Archives Mensuelles: septembre 2012

Nager entre deux âges

Ayant mis mes pas dans ceux d’une enseignante-chercheuse de 23 ans, j’arrive à Moscou avec le salaire équivalent à ce noble statut, et d’agrégée de 36 ans, posée, embourgeoisée, je redeviens étudiante, ou du moins je me vois dans la nécessité d’adopter un style de vie qui me ramène plus de dix ans en arrière. Outre les plaisirs de la collocation, que j’ai déjà évoqués dans un précédent billet, les restrictions budgétaires de mon nouvel état me conduisent non seulement à pinailler lorsque je pénètre dans l’épicerie du coin, qui vaut bien celle du Bon Marché, et à rendre d’un air gêné la part de poisson qu’on veut me vendre pour 10 € – je ne garderai que quelques pommes à prix d’or-, mais ces nouvelles dispositions financières s’accompagnent aussi d’un retour à d’anciennes habitudes, que je renfile comme un vieux vêtement que j’aurais gardé au fond d’un placard, et dans lequel je me trouve finalement bien à l’aise. Pendue à Skype comme jadis au téléphone, travaillant jusqu’à pas d’heure et finissant le travail dans le brouillard matinal, je redécouvre le plaisir de déjeuner à la cantoche pour deux euros, et de faire une pause café pour rompre les longues après midi à la bibliothèque. Après avoir zoné sur internet  en quête des filons festifs, je vais à une soirée francophone où l’on vous met un petit bracelet pour signaler que vous avez payé votre écot, et que vous pourrez boire à volonté du champagne (russe). Je rentre avec ma première cuite russe – même pas à la vodka, quelle honte – et les yeux piquants de cigarette, comme au bon vieux temps.

Mais j’ai décidé de ne pas m’en tenir à mes frasques estudiantines, et non contente de parcourir la toile en quête d’improbables rencontres franco-russes, je cède aux pressions familiales et amicales qui m’incitent à me rendre à l’ambassade (de France), où il y a « forcément un accueil des expatriés », et je me pointe à la réunion de rentrée de Moscou-Accueil. On ne me laissera pas franchir la porte de cette grande volière – c’est bien le son qui me parvient, depuis l’entrée – sans que j’aie payé ma cotisation (pas donnée), et reçu le badge-sésame, que je porterai désormais autour du coup, le long d’un cordon jaune canari tout à fait dans le ton de cette féminine assemblée. Car la grande salle est remplie de femmes, qui s’agitent autour des stands proposant diverses activités, dont j’ai un rapide aperçu en parcourant le guide que l’on me remet avec le « kit d’accueil » (et qui vaut, paraît-il, la cotis’) : peinture sur porcelaine, encadrement, baby group, tarot, mais aussi gym et danses en tout genre, ou club de théâtre et de littérature. Vaguement vexée, pour ne pas dire humiliée, d’avoir dû répondre à la première personne qui m’adressait la parole, et qui me demandait dans quelle école étaient mes enfants, que non, je n’en avais pas, je me gausse intérieurement et me gargarise de sarcasmes post-adolescents sur le thème de la femme au foyer, réduite à coudre des vêtements Cyrillus pour ses poussins, ou à dispenser ses lumières culinaires à des compatriotes en exil pour passer le temps. Vieille célib’ encore en activité, je m’inscris quand même aux clubs de marche et de footing (ça ne peut pas faire de mal), tout en me demandant si je vais me rendre à l’apéro de mon quartier (organisé par l’hôtesse au « bandana » jaune (quoi ! ça existe encore les bandanas ??)), dont « le but est de rencontrer les nouveaux de son quartier et de faire connaissance en couple (sans enfants) » (sic). En attendant, je me bourre de croissants, subliiiimement beurrés, et qui me motiveront certainement pour revenir à la prochaine réunion.

N’ayant donc ni la naïveté charmante des étudiantes Erasmus, ni la confiance rayonnante des mères au foyer, je me trouve étrangement décalée. Heureusement, l’Université m’offre un lieu de choix, où mon âge coïncide tout à coup avec la perception que j’ai du monde, et que le monde est susceptible d’avoir de moi. La distance qui me sépare des étudiants qui assistent à mon cours est à la fois celle des ans (une quinzaine), du savoir (la culture française que je véhicule) et de l’expérience (on n’est pas prof pendant 13 ans sans que ça laisse des traces). Leurs visages attentifs et souriants, leurs questions gauches et pleines d’intérêt me ragaillardissent et me comblent. Je me pavane, je réponds avec assurance et bienveillance, pour peu je me mettrais à leur chanter du Dalida : même si j’ai « deux fois dix-huit ans », je me sens tout à coup envahie par la sérénité orientale et langoureuse de la maturité, et avant de « mourir sur scène », je goûte un peu de cette plénitude du soleil au zénith, qui va doucement vers le couchant. Allez, pour le plaisir, réécoutez-la :

« Il venait d’avoir dix-huit ans »

« Mourir sur scène »

To be or not to be (connected)

Avant de partir en Russie, j’ai fait le grand ménage (dans ma tête, dans mon travail et dans mon appartement), c’est-à-dire que je me suis adonnée à une de mes activités préférées : jeter (papiers, vêtements, et même des livres). Cela n’a pas été sans de cruciaux arbitrages, et en fouillant dans une boite de courriers anciens, humides, exhalant le parfum de la cave où je les avais stockés, je suis tombée sur une très longue lettre que mon frère aîné m’avait écrite pour mes dix-huit ans, alors qu’il faisait son V.I.E. en Guyanne. Paroles sérieuses, proches, d’un grand frère qui avait foi en la famille, et qui maintenait de sa petite écriture serrée et pointilleuse le lien que la distance océanique ne pouvait abolir. Je me suis souvenue alors des échanges qu’il entretenait avec ma mère, et qui se déroulaient à longs flots blancs au pied du fax, celui-ci ne fonctionnant alors que sur un papier spécial, enroulé sur un tuyau de carton. Une vingtaine d’années ont passé depuis cette époque, et si je ne me sens pas encore (tout à fait) comme Chateaubriand qui, voyant poindre la mort, se sent comme le navigateur, abandonnant pour jamais un rivage enchanté, et écrivant son journal à la vue de la terre qui s’éloigne et qui va bientôt disparaître, je regarde cette époque du papier avec l’attendrissement qui s’attache aux choses d’un autre âge, bientôt disparues.

Mais voilà, loin des vibrations nostalgiques de l’ère épistolaire, nous sommes désormais pris dans l’étau des (mauvaises) ondes, et de notre (bonne) connexion dépend notre survie : être ou ne pas être, telle est la réponse implacable du réseau. Par conséquent, seule dans une grande ville où je ne connais personne, je me vois dans la nécessité d’activer ma frénésie connectique, atrocement limitée par le changement d’opérateur de mon téléphone. Réduit à l’état d’Ipod, recouvrant parfois sa dignité dans les espaces dotés de WIFI, mon Iphone a dû en effet céder la place à un petit Samsung néanderthalien, sur lequel il m’a fallu réapprendre à taper des SMS avec (ou sans) le dictionnaire T9, comme un enfant bredouillant ses premiers mots. A la maison, point de Freebox miracle : j’ai relié mon ordinateur à la netosphère par le biais d’une clé 3G, qui, infatuée de son rôle, occupe toute la place des ports UBS, mais me permet de converser en mode haché avec ma tribu via Skype, désormais toujours sur le qui-vive. A Paris, mon téléphone était mon meilleur ami ; ici, je couche avec mon ordinateur ! Je veux y voir une interface entre le passé et l’avenir, c’est-à-dire une solution passagère car comme dirait Hegel, Le maintenant est justement ceci de n’être déjà plus quand il est. (ça c’est de la citation). Côté passé, j’ai été surfer sur France Musique (que j’écoutais tous les matins dans ma tuture banlieusarde), et je suis tombée sur l’éternel Christophe Bourseiller (ils ne l’ont pas viré ??), interviewant un écrivain aussi plat que lui. Nicolas Rey : « Oui, je suis un ami de Beigbeder… » (Quelle référence !), Christophe Bourseiller : « Vous vous définissez comme la génération dérisoire… » (Quelle verve !), NR : « J’écris pour plaire à mon banquier… » (Quelle ironie !).

Bref, j’ai coupé France Musique pour aller du côté du futur – en utilisant un moyen de connexion futuriste (du moins paraissant tel pour les plus de 30 ans) : le Couch Surfing. Pour les moins informés de mes lecteurs : ce site internet met en relation des gens a priori sympa, prêts à prêter un canapé-lit pour une ou plusieurs nuits au voyageur de passage. On peut ne pas avoir de lit à prêter (ce qui est mon cas, mon partenaire actuel étant le doux objet d’acier que j’ai mentionné ci-dessus), mais être partant pour un café (ce qui est toujours mon cas). J’ai donc contacté un certain Anton, passionné de danse bretonne, et me suis retrouvée trois heures après mon message dans un atelier mené par deux français en tournée : en compagnie d’un petit groupe de russes sérieux et amicaux, experts en rondes bretonnes et pas de polka, j’ai claqué des talons et sauté au rythme de la clarinette et de l’accordéon. Cerise sur le gâteau : j’ai gagné une invitation à un « Fest-Noz », dans un pub de la banlieue moscovite. Comme quoi, j’ai fini par repasser de l’autre côté de l’écran.

Welcome to Russia

12 septembre

Voilà, j’ai déposé armes et bagages au 15 de la rue Pokrovka. C’est central, d’aucuns diraient le cœur vibrant du vieux Moscou, et ça vibre tellement que les murs de ma chambre vrombissent au passage du tramway, comme à celui des voitures transformées en caissons de basses. Au mur, peinture bleue pâle et traces d’inondations d’époques diverses ; au fond, une étagère remplie d’un fatras de livres d’enfant, de jeux et d’insignes militaires – on dirait une pièce de vieille maison de campagne, sale, haute de plafond, charmante dans son abandon. Dans les toilettes dont la chasse d’eau fuit gentiment, une photo de quatre enfants qui ont l’air plus français que russes, cols anglais et pulls bleu marine. J’en viens à me demander si le propriétaire des lieux (un français de moins de trente ans, paraît-il) n’a pas acheté cet appartement à des Versaillais égarés à Moscou (ils se seraient trompés de ville), qui auraient quitté la capitale russe en laissant derrière eux leurs propres armes (et bagages). Mon hôte invisible n’a rien changé à son habitat depuis cette déroute ancienne.

En attendant, mon enquête se limite au recensement des preuves poussiéreuses, puisque l’heureux propriétaire de l’appartement persiste à s’absenter, me laissant aux prises avec une jeune femme russe (son « amie » ?) et un jeune collocataire un peu rugueux, répondant au joli surnom de Kostia. Après le moment de notre première rencontre, que je considérerai a posteriori comme tissé de chaleur humaine et de serviabilité, Maria ayant pris la peine de tirer ma troisième valise tout en me faisant remarquer avec un visage de marbre qu’il n’y avait pas de neige dans la rue (j’ai approuvé sans réserve), il ne me sera pas donné de revoir le sourire de celle qui semble être la maîtresse des lieux. J’ai beau me répandre en remarques amènes, empreindre mon propre sourire de toute la jovialité dont je suis capable, dégouliner de sympathie, la froideur maussade de Maria tombe comme un couperet, et si je tente de balbutier quelques mots en russe (comment apprendre, sinon en compagnie de bienveillants collocataires ?), la réponse est froide, tranchante – quelques mots de français y suffisent. (Soupir). Bon, voilà un deuxième préjugé (le premier, concernant le terrifiant climat, ayant été battu en brèche par mon arrivée déneigée) qu’il va falloir combattre : le caractère peu avenant de la gent russe, et spécialement de la femme en âge de procréer, menacée sur son territoire (explication avancée par divers occidentaux, experts en relations franco-russes).

Laissant à l’appartement mes talents de Sherlock au rabais (qui sont ces quatre enfants sur les photos ? qui est vraiment le propriétaire ? quelles sont ses relations avec Maria ? pourquoi Kostia fuit-il le contact comme une anguille ? comment vivre plusieurs mois dans un tel climat ?), je profite de mes attaches universitaires pour mettre à l’épreuve, progressivement, les autres préjugés que j’ai transporté avec moi, comme les puces de lit dans les sacs à dos du chemin de St Jacques. Rapidement, la bureaucratie soviétique vient honorer avec éclat la réputation qui est la sienne : pas de passage d’une porte sans contrôle des papiers, et la carte d’étudiante (recto), sur laquelle mon titre d’enseignante est écrit à la main (verso) fait froncer les sourcils aux gardes qui n’ont que cela à faire. Il faut des laisser-passer comme si l’Université était sous haut risque d’espionnage intellectuel et de piratage politique, et lorsqu’un collègue, habitant dans les lieux, entreprend de me faire visiter ses appartements, je découvre à quel point ce geste a de noblesse. Arrivant au fond d’un couloir encombré de gens qui attendent on ne sait quoi, nous venons exposer notre demande (car il me faut un laisser-passer pour monter à l’étage des studios), petite plaidoirie que Bertrand mène avec aisance en russe, tout en me montrant du menton tandis que la sévère employée me montre du doigt alors que je me retiens de pouffer comme une collégienne. Nous ressortons du premier bureau, avec des devoirs à faire pour Bertrand, tenu d’écrire une lettre de sa blanche main, pour m’inviter officiellement à monter chez lui (heureusement que ce n’est pas pour une partie fine, car de telles démarches nous en auraient bien vite ôté l’envie). Tel un écolier à sa première auto-dictée, il tire la langue sous l’effort (non seulement le russe a plein de lettres qu’on ne connaît pas, mais en plus elles se transforment radicalement en passant à l’écriture cursive, le T ayant par exemple la drôle d’idée de devenir un m quand on le couche sur le papier). Deuxième bureau, plaidoirie plus corsée, papier brandi, retour salle d’attente, et griffe du sous-recteur sur la bafouille exemplaire. La délivreuse des laisser-passer, mécontente de voir son autorité outrepassée, finira par donner le précieux sésame (petit chiffon marron, non réutilisable), en répétant le mot de « lettre » – mon pauvre collègue est bon pour entamer une véritable correspondance avec l’institution. Heureusement pour moi, j’en suis à un stade de précocité linguistique telle qu’il y a entre le MGU (université) et moi une distance salutaire, qui me donne davantage l’impression d’être dans une pièce comique de Gogol que dans la réalité irritante de la vaine paperasserie.