Archives Mensuelles: octobre 2012

Welcome to Russia (2è manche)

Les choses ont commencé à se gâter sérieusement à l’arrivée du mystérieux propriétaire. Jusque là, il m’avait fallu composer avec sa charmante épouse qui, non contente de ne pas vouloir me parler russe, semblait avoir décidé de ne pas me parler du tout. Ce parti pris, déployé sur fond d’incompréhension  mutuelle (puisque mon hôtesse ne m’avait jamais exposé ses codes du bien vivre ensemble, si tant elle qu’elle en eût), l’avait conduite à une sorte de gestuelle chamanique, faite d’objets posés d’une façon significative, qu’il me fallait impérativement interpréter si je voulais me faire un chemin dans cette sorcellerie domestique. Ainsi, j’hésitai d’abord sur le sens de l’apparition d’un sac plastique à ordures à côté de la poubelle principale, peinant à croire que l’on se livrât ici à la passion du tri des déchets, et je coinçai ma couleuvre revancharde par une question faussement naïve sur ce nouvel objet. Dans son bafouillement gêné, sous son visage crispé de s’être laissé prendre en flagrant délit de mesquinerie, je n’eus pas de peine à comprendre ce que j’avais déjà deviné : comme elle m’en voulait de ne pas descendre assez souvent la poubelle (activité que j’avais en effet délaissée à mon arrivée, n’ayant pas compris – puisqu’elle ne me l’avait pas expliqué – où se trouvait le local-poubelles, qui n’existe en fait pas plus que le ramassage des ordures), mon hôtesse avait décidé de créer sa poubelle personnelle, me laissant royalement le récipient principal à vider à ma guise. Mais la situation commença à empirer lorsqu’elle entreprit de mettre chaque soir le lave-vaisselle en route, qu’il fût plein ou à moitié vide, afin que – on notera que l’expression de la causalité tient ici, peut-être, à la paranoïa que je devais naturellement développer en de telles circonstances – je la vide tous les matins, pour pouvoir y placer mon propre bol de céréales et ma tasse de thé. Je commençai par obéir à cet ordre muet, vidant consciencieusement les restes nettoyés de l’impénitente, mais me laissai finalement gagner par sa bassesse, en procédant à un rangement partiel de la vaisselle ennemie.

C’est dans ce climat de tension palpable que celui que j’appellerai Pierre (et dont je commençais à douter de l’existence) fit son grand retour. Sa présence vaguement débonnaire, un brin négligée, instaura une forme de trêve dans cette guerre qui ne se disait pas, et je remerciais le Ciel que Maria pût enfin noyer son chagrin dans le nuage de fumée qui flottait désormais autour du nouveau maître des lieux, digne héritier dans l’art des sapeurs. Mais lorsque j’appris que l’ensemble de l’appartement allait être loué à un jeune couple de russes (avec un enfant), et que ces derniers accorderaient une chambre…aux actuels propriétaires, je compris qu’il était grand temps pour moi de partir. Je n’avais pas été sans chercher, depuis quelques semaines, à me reloger dans de moins déliquescentes pénates, mais la rencontre fortuite avec la jeune femme russe (la nouvelle), clope au bec dans une cuisine au bord du désastre – car pour diverses raisons, Pierre avait commencé à la vider, ce qui évidemment n’avait pas été fait depuis plus de vingt ans – me fit entrevoir l’urgence du problème. Il fallait agir vite, et mes recherches récentes s’étaient avérées globalement infructueuses. J’avais commencé par trouver une chambre minuscule dans un appartement situé en face du métro – quand on connaît les distances moscovites, on apprécie – et m’étais réjouie de partager cette collocation avec deux jeunes femmes russes incroyablement sympathiques en comparaison du spécimen que je côtoyais à domicile. Las ! On me préféra – sans surprise – un jeune homme étranger, dont on m’argua qu’il était mieux adapté à la chambre que je ne l’étais (la femme russe sait où est son profit). Je repris donc mes pérégrinations électroniques, et visitai un appartement situé en « banlieue » de Moscou (selon une vision marquée par la frontière existentielle du périphérique parisien), au 12è étage au-dessus d’une avenue large comme une autoroute. J’écoutai patiemment l’occupant de la chambre, un Américain qui vendait son produit comme s’il était chez Microsoft, me vanter le calme exemplaire des lieux (hum…), tout en m’expliquant qu’il allait passer l’hiver aux Canaries – et peut-être y rester toute l’année. Ne trouvant décidément pas la perle du côté du seul site anglophone dont on dispose ici pour trouver une collocation, je pris mon courage (et mon téléphone) à deux mains, et m’arrangeai pour visiter une chambre au sein d’une ancienne « communalka » (appartement communautaire), située à deux pas d’un métro très central. En dehors de mon exploit téléphonique – avoir réussi à prendre un rendez-vous dans mon russe primitif m’exalta pendant au moins deux heures –, je ne retirai de cette visite que tristesse et frustration : une aimable femme m’avait montré le taudis délabré dans lequel elle habitait depuis trois ans, tout en m’expliquant qu’elle remportait avec elle ses matelas (jetés à même le sol), sur lesquels je n’aurais de toute façon voulu dormir pour rien au monde.

Heureusement pour moi, j’ai une mère-poule, et depuis que je suis arrivée, je ne peux que rendre hommage à ce talent qu’elle a de pourvoir à mes besoins, même et surtout à 2500 km de distance. Pour une fois, je lui sais gré de raconter ma vie sur la place de Paris et dans toute la Sarthe, car ses réseaux amicaux s’étendent jusqu’à Moscou : grâce à ma chère entremetteuse, j’ai dîné en ville il y a deux jours avec une de ses amies, qui m’a gentiment mise en relation avec une autre femme, française et moscovite de longue date. Le lendemain, j’avais emménagé dans son nouvel appartement. C’est propre, net, bien situé, et il y a même internet. J’attends la propriétaire…

De corps et d’âme

Quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle

Sur l’esprit gémissant en proie aux longs ennuis,

Et que de l’horizon embrassant tout le cercle

Il nous verse un jour noir plus triste que les nuits;

Quand la terre est changée en un cachot humide,

Où l’Espérance, comme une chauve-souris,

S’en va battant les murs de son aile timide

Et se cognant la tête à des plafonds pourris;

Quand la pluie étalant ses immenses traînées

D’une vaste prison imite les barreaux,

Et qu’un peuple muet d’infâmes araignées

Vient tendre ses filets au fond de nos cerveaux,

Des cloches tout à coup sautent avec furie

Et lancent vers le ciel un affreux hurlement,

Ainsi que des esprits errants et sans patrie

Qui se mettent à geindre opiniâtrement.

– Et de longs corbillards, sans tambours ni musique,

Défilent lentement dans mon âme; l’Espoir,

Vaincu, pleure, et l’Angoisse atroce, despotique,

Sur mon crâne incliné plante son drapeau noir.

Baudelaire, Les fleurs du mal, « Spleen et Idéal », LXII

J’ai l’âme spleenétique, et ce cher Baudelaire, que je me suis fait une joie de présenter à mes élèves comme un ami de longue date, ne pouvait pas mieux dire lorsqu’il se voyait en proie aux « longs ennuis » comme je le suis à mes vieux démons. Pourtant, je ne suis pas sans tenter de chasser la suie de mon ciel intérieur, et c’est en plein vol (Paris-Moscou) que j’ai lu dans son intégralité le dernier numéro de Philosophie magazine, traitant de l’épineux sujet de la liberté. L’espace d’une lecture, le temps d’un papier glacé, j’ai cru que les cieux s’ouvraient à nouveau, que le possible prenait corps, et que je gambadais sur ma vie au lieu de glisser éperdument vers la catastrophe. Forte de cette confiance philosophique, je me suis engouffrée dans un « taxi sauvage » (ces gens aux voitures peu fréquentables qui s’arrêtent lorsque vous les hélez), après avoir négocié la course dans mon russe balbutiant, mais visiblement opérationnel en la matière. Surfant sur la fierté de ce premier exploit linguistique – les lecteurs de mon précédent article auront pu mesurer l’ampleur de l’accomplissement – j’ai pris avec sérieux la mission qui m’était confiée par mon employeur, et suis retournée derechef à l’aéroport pour accueillir, pancarte du Collège à l’appui, un professeur de l’Université française. Mêlée à la faune patibulaire des chauffeurs d’entreprise, dont les visages restent impassibles au moment même où ceux des voyageurs, reconnaissant leur propre nom, s’éclairent de soulagement, j’ai joui de la petite supériorité que me donnait mon mois moscovite sur l’ignorance (toute relative d’ailleurs) du nouvel arrivant. Maternellement, je l’ai guidé vers les caisses délivrant des tickets de transport, et j’ai fait semblant de comprendre tout ce qui s’y racontait, avec l’air décontracté de celui à qui on ne la fait pas.

Mais une fois délivrée de mon protégé, qui n’a pas tardé à voler de ses propres ailes, j’ai repris mon train-train d’étudiante attardée, tâchant de rompre la médiocrité des jours par la singularité des rencontres, dont les amis d’amis ont entrepris de me gratifier depuis mon arrivée (ce dont je leur sais gré). Ainsi, après avoir bu des thés, des bières et des chocolats chauds avec une vingtaine de jeunes gens bien faits de leur personne, galants et d’une compagnie agréable, tout disposés à me présenter celle qu’ils allaient épouser dans l’année et qui serait sûrement en-chan-tée de me connaître, j’ai dîné avec un aventurier de la génération de mes parents, qui m’a offert un nouvel éclairage sur l’élevage du cochon (dont il a fait une entreprise fort rentable) et sur la sexualité russe dans la lointaine province où il officie. J’ai donc appris, d’une part, qu’il était possible de mettre une laie en chaleur en la plaçant sous une lumière éclatante, en la gavant comme une oie, et en empêchant quelque odeur que ce soit, fors celle du mâle, de venir lui chatouiller les narines. Je ne sais si l’on peut obtenir l’effet inverse par plongeon dans l’obscurité et mise à la diète, mais je me suis dit qu’il me faudrait peut-être tenter l’expérience lorsque la conversation a viré sur le deuxième thème. D’après les dires de mon interlocuteur, qui jurait crachait que le phénomène était notoire, la plupart des jeunes femmes employées dans son entreprise ne parviennent pas à trouver de partenaire digne de ce nom parmi la gent masculine qui hante ces contrées, et une portion non négligeable se serait tournée vers les amours saphiques pour palier l’inévitable pression hormonale (qu’il fasse nuit ou non, qu’elles aient mangé ou pas). Je ressentais moi aussi ces pics hormonaux ? Qu’à cela ne tienne ! Etais-je prête à payer pour ça ? Devant l’ultime solution que ce joyeux drille m’offrait sur un plateau d’argent, je suggérai avec une moue ennuyée que la satisfaction féminine ne s’arrêtait pas aux limites de la chair, bien que j’en reconnusse l’impondérable nécessité. Il répondit en soupirant que j’étais trop intellectuelle.

Pour l’heure, intello ou pas, je m’en tiens aux nourritures spirituelles, n’ayant pour partenaire de partie fine qu’un jeune russe nerveux et éthéré, haut comme trois pommes et volubile comme une femme, capable tout de même de me réciter une nouvelle de Maupassant apprise par cœur pour l’amour de l’art. Après tout, loin du spleen horizontal, la verticalité de l’idéal a parfois du bon.

Marécages linguistiques

L’autre jour, alors que je vaquais sur le « mur » de mes amis facebookiens, je suis tombée sur une tentative bouquiniste déployée par l’illustre plateforme, visant à rendre hommage à nos pauvres livres désertés, et remonter le moral de ceux qui pensent qu’on ne lit plus beaucoup, et plus grand chose de bon. Le principe était le suivant : pour honorer la « Semaine internationale du livre » – semaine des feux de joie ? des bibliothécaires déprimés ? des fana de l’ebook ? -, il fallait ouvrir le livre le plus proche de soi à la page 55, et faire figurer dans son « statut » la 5è ligne dudit ouvrage. Il en résulta une floraison de citations particulièrement recherchées, témoignant à la fois des qualités intellectuelles et de la sensibilité hautement esthétique de mes amis (de la part de qui je n’en attendais pas moins). Je ne participai pourtant pas à cette joute citationnelle, n’ayant trouvé à la page 55 de ma Bible du moment que cette phrase, dont la profondeur aurait probablement échappé à mes savants amis : « Comment [cela] ? Tu as oublié que nous allions [nous allons] faire du ski ! Le temps est [tout] simplement merveilleux. A la radio, ils ont promis du soleil et un peu de neige [une petite neige]. » Non, ce n’était pas là un extrait du dernier Club des cinq dont ma chambre moscovite est remplie, mais un petit échantillon de mon Assimil,  ami aussi exigeant qu’envahissant puisque j’ai dû me résoudre à lui sacrifier, depuis quelques mois, toute tentative d’infidélité en terme de lecture. Grâce à lui (et aux cassettes miracles qui l’accompagnent), je me suis peu à peu familiarisée avec la couleur de la langue russe, sans toutefois pouvoir prétendre à une conversation plus élaborée qu’un commentaire enthousiaste sur la petite neige du moment.

Mais il m’est apparu, en de certaines occasions, que ce compagnonnage intérieur – dans le silence de la page et le creux de l’Ipod – avait eu la vertu de me faire entrer progressivement dans la réalité impalpable et pourtant parfois tangible de la langue.  Il a fallu par exemple que j’aille voir un film français (en VO), et que j’entende les commentaires des voix russes, alors que les lumières se rallumaient sur l’autre monde (celui où mon esprit n’habitait plus depuis deux heures), pour que j’aie tout à coup l’impression, ou plutôt la sensation physique d’être en Russie – comme si, jusque là, je n’y étais pas. De la même façon, chaque fois que je quitte la salle de cours où je viens de parler avec feu, pendant plus de deux heures, de littérature française à des jeunes gens qui ont la bonté de me répondre dans ma langue, je suis comme saisie, étourdie de rendre ma clé à la concierge dont je ne comprends pas le russe dédaigneux, et je regarde avec effroi le public d’étudiants francophiles se transformer soudain en étrangers, opérant par contiguïté une transmutation de la réalité alentour. J’ai l’impression d’être entourée d’un halo de France,  blanc, compact, et qui se dissiperait bientôt si je devais lever le brouillard linguistique dans lequel je me meus avec peine. Je me dis qu’au fond, le moment où aura disparu l’opacité linguistique sera celui où la langue, devenue naturelle, s’effacera d’elle-même, et où la transparence ainsi gagnée me donnera le sentiment de n’être plus une étrangère, ni surtout à l’étranger – mais chez moi, comme ici ou ailleurs.

En attendant, le brouillard est épais, sonore comme les r roulés et les voix profondes, et je patauge dans la mare aux déclinaisons. Comme un nouveau-né menacé d’aphasie, je m’exaspère, bouscule les mots qui ne veulent pas sortir, désespère de pouvoir terminer une phrase sans qu’elle soit coupée à la hache de mon ignorance. Je me sens empêchée dans tout mon être, vibrant d’une tension linguistique qui peine à céder, et qui m’a conduite à passer tout un cours de russe à pleurer devant mon professeur interloqué. Grâce à l’abandon des larmes, j’ai quand même goûté un certain relâchement, puisqu’entre de bruyants reniflements et variations diverses sur le thème de la plainte, j’ai fini par céder au plaisir primaire de l’inarticulé, geignant quelques mots que je ne me souciais désormais plus d’écornifler. Partant, j’ai accepté de parler « petit nègre », ce qui convient d’ailleurs beaucoup mieux à « google translator » que ma prose surgrammaticale, mais pas forcément aux vendeurs d’imprimante ou de cartes téléphoniques, avec qui il est de toute façon impossible de parler anglais (incroyable, j’ai trouvé pire que les français). Lorsqu’enfin, lente et trébuchante, je m’adresse dans sa langue au jeune pianiste qui accompagne mes débuts chez Rachmaninov, il me faut ravaler mon dépit de l’entendre me répondre en anglais, au lieu de me soutenir dans mon effort linguistique sans pareil. Heureusement, j’ai donné aujourd’hui une leçon de français à un petit garçon de 7 ans qui débutait autant que moi en russe : nous nous sommes regardés en rigolant, chacun parlant dans sa langue, et sa petite bouille joyeuse m’a rappelé qu’il y a quand même une vie au-delà des mots.