Archives Mensuelles: novembre 2012

Torture et culture

Ayant une fâcheuse tendance à transposer ma vie parisienne au cœur de Moscou – c’est-à-dire à courir de l’université au conservatoire, sans oublier ma chambre-bureau – je ne peux encore me vanter d’avoir passé au peigne fin les attractions touristiques de la ville, et je compte sur un album de photos vieux de dix ans pour me rendre mes souvenirs du Kremlin sous la neige. Pour l’heure, c’est sous la pluie que je fais du tourisme malgré moi, arpentant la rue de la vieille Arbat qui fait désormais partie de mon « quartier », si tant est qu’on puisse appeler ainsi l’artère monstrueuse qui relie le Kremlin à la Nouvelle Arbat. J’avais entendu parler de l’ancienne rue dans les pages pédagogiques de mon précieux Assimil, et c’est avec la petite satisfaction de pénétrer en terrain connu – comme le jour où j’entendis quelqu’un prononcer exactement la phrase de mon manuel : « Dans cette église, Pouchkine s’est marié » –  que j’ai commencé à me promener dans cette rue réputée pour être une des plus vieilles de Moscou. Hormis le plaisir que j’ai eu à m’éloigner momentanément du vacarme autoroutier de la nouvelle Arbat (l’ancienne étant piétonne depuis plus de vingt ans) tout en longeant de jolis immeubles rénovés, j’ai tristement constaté que le tourisme de masse avait fait son œuvre néfaste, et pondu d’innombrables petites échoppes d’attrape-touristes, laides et identiques. Pour un peu, on se croirait sur le boulevard de Rochechouart, où les sex-shops (qu’on ne voit pas ici) jouxtent les vendeurs de porte-clés tour eiffel et les casquettes arc de triomphe. Ici, non loin des matriochkas clignotantes et des chapkas à prix d’or, au milieu des musiciens qui contribuent vaguement à la kitschisation des lieux, erre un certain nombre d’hommes-sandwiches, dont on n’accepte pas les petits papiers faute de poubelles publiques où les jeter aussitôt, et parmi lesquels on compte un personnage renfrogné qui fait la publicité (assez réussie, vue sa mine) pour un musée de la torture situé à deux pas.

Je ne me suis pourtant pas risquée à visiter ce musée qui a l’air aussi défraîchi que le musée de l’érotisme du boulevard Rochechouart, dans la vitrine poussiéreuse duquel on admirera toutefois une chaise en bois pourvu d’un ingénieux système de langues (en bois) tournantes, sorte de godemichet géant et préhistorique. A vrai dire, il m’a suffi d’aller au bout de la vieille Arbat, dans le club de sport que j’ai déniché derrière trois arrières cours, pour me faire ma petite séance de torture personnelle, sous la forme d’une leçon de fitness donnée par une jeune femme au visage déterminé et aux formes irréprochables. Raz ! Dva ! Tri ! Me voilà partie pour un millier d’abdominaux, sous la férule impitoyable de notre descendante des kapo, qui ne laissera pas un pet de graisse échapper à sa vigilance. Tombée sans crier gare du côté de la barbarie moderne, je lève la fesse pour la centième fois en manquant de m’évanouir de fatigue, je soulève le bassin avec une envie de vomir que je trompe en répétant dans ma tête les chiffres qui vont de 1 à 8, sur lesquels je serai incollable à la fin de la séance – si je ne meurs pas avant. Ruisselante, tremblant de faiblesse, je n’ose cependant m’échapper, tout en me jurant qu’on ne m’y reprendra plus, et que je m’en tiendrai désormais au cours de gymnastique Pilates (entendez : la gym qui ne fait pas mal) auquel assistent des femmes d’un certain âge, qui ne pourraient pas passer le test adipeux de notre ravissante garde-chiourme. La prof de Pilates nous ramène à la civilisation : 50 ans, normalement ronde et un chouïa flasque aux entournures, elle s’empresse avec affabilité de me livrer son vocabulaire technique en français, et parle notre langue avec une délicatesse hésitante, s’excusant, charmante, de l’ancienneté de ses souvenirs. De son cours, je ressortirai avec d’agréables courbaturettes, et le sentiment renforcé de l’existence d’un gouffre entre les narcisses masochistes de la modernité, et les restes incomparables de l’éducation, de la culture et du savoir-vivre.

« Un seul être vous manque…

…et tout est dépeuplé. » Bon, d’accord, c’est un peu tirer sur la corde que d’invoquer Lamartine pour une piètre histoire d’Iphone volé, mais vu les messages de compassion intense que j’ai reçus depuis que j’ai mentionné sur la toile cet infâme forfait, je m’autorise à vous arracher quelques larmes sur le vol, pardon l’envol, de mon précieux compagnon de vie. Las ! Comment ne point sentir la cruelle absence de ce petit être chaud et réactif, frère en questions existentielles et prodigue en réponses pragmatiques, qui me fut dérobé en un pitoyable moment d’inattention et de babillage français dans le métro moscovite ? Comment ne pas compatir à ma détresse lorsque je me vois désormais errante, une carte (en papier !) à la main, dans une ville devenue étrangère par le seul fait de ma disparition électronique, ce point bleu familier qui signale ma pauvre mais tangible existence à la surface de Google Map ? Qui dira mon désarroi, lorsque, après avoir chaussé mes bottes de sept lieues qui prennent l’eau, et enfilé mes écouteurs de compétition pour sillonner la métropole au son de France Musique, je prends soudain conscience de la vacuité du monde (et de la longueur des trajets), quand celui-ci se réduit au vacarme infernal de la rue ? Dans la mare amère des regrets se noie aussi le traducteur automatique, porte ouverte sur les mots qui ouvrent des portes (d’accord, facile), petit-fils amical du bon vieux dictionnaire qui dort au fond de ma valise. Désormais, je rejoins l’immense (enfin, plus tant que ça) foule des déshérités, amputés de la vie intersidérale, manchots innommables de l’internet, et après avoir rechargé mon ancien téléphone en me trompant de numéro (c’est-à-dire après avoir mis 200 roubles sur le téléphone d’une autre personne !), je soupire et j’ouvre mes chakras à la relativité des choses. (Inspiration) Je considère l’image mentale de cette amie à qui j’ai vendu ma voiture et qui se l’est fait voler au bout d’un mois, (expiration) je fixe le souvenir de cette autre infortunée qui, à l’heure où une mauvaise étoile m’arrachait mon petit, s’est vu dépouillée de son ordinateur contenant quatre mois de travail non sauvegardé, (inspiration) je rêve aux plaisirs d’une post-synchronisation iphonique, au terme de laquelle je retrouverai mes données, intactes, dans leur beauté originelle, (expiration) je passe devant les magasins de téléphonie mobile en somnambule, et j’ignore, pétrie de zénitude, la noire surface des objets qui m’appellent de tous leurs vœux. Mais dans le calme cosmique auquel je suis parvenue se dessine une nouvelle Galaxie (Samsung), et son écho me parvient de façon de plus en plus claire. Je l’entends, oui, je viens !

Etalons et talons

Je m’étais rebiffée lorsque mon éleveur de cochons avait condamné sans appel l’intellectualisme féminin comme source de toutes les complications sexualo-affectives, mais il m’a bien fallu me rendre à l’évidence : la vie est nettement plus facile avec une bonne dose de superficialité, et Moscou apparaît comme l’endroit idéal où éveiller la pouffe qui sommeille en soi. L’important est de remonter à la surface, en commençant par un relookage fondé sur la notion d’écart, notamment par rapport au look traditionnellement véhiculé par le cheptel féminin de la communauté française (mariée). Prohibées les converses ! Bannis les gros pulls ! Il faut de la jambe, du galbe, et que ça saute ! J’ai compris que si je voulais marcher la tête (et pas seulement la fesse) haute, il me fallait raccourcir mes jupes de 10 centimètres et rallonger mes talons d’autant – autant dire que la garde-robe que j’ai transbahutée à grands frais depuis la France me fait l’effet ici de vieux déguisements sentant la naphtaline, et dont il me faudra assumer la ringardise avant qu’ils ne deviennent carrément vintage. En attendant, je ne pourrai me flatter d’emprunter quotidiennement – alors qu’il faut marcher au moins une heure dans les torrents tropicaux de la pluie qui ne s’écoule pas, faute de canalisations – cette voix extrême de la claudiashifferdisation, mais j’ai sorti à l’occasion mes attributs de guerrière du beau sexe, parée pour une bataille qui s’annonce de toute façon perdue d’avance – celle de l’amour et de ses suites matrimoniales, dont on m’a avertie (plus de 30 fois, juré craché) qu’elles étaient interdites à la femme de plus de 30 ans dans ce beau pays. Donc, bercée par ce prêche désormais familier, enfin convaincue qu’il me faudra en rester à la surface de mes doux penchants, j’écoute avec détachement les vieux loups de mer me raconter leurs déboires, consistant en une somme astronomique et régulière de conquêtes féminines, sur le thème desquelles certains ont entrepris d’écrire un livre. Visiblement, le concept est ici monnaie courante, et je me prends à rêver d’un petit mil et tre au féminin, sorte de parcours moscovite d’une Merteuil des temps modernes, revanche des blondes et de toutes les autres sur le sort qui en a fait des poupées Barbie malgré elles.

Mais pour y parvenir, il me faut commencer par faire rimer écriture et manucure, et tant qu’on n’a pas ferré l’oligarque en déshérence qui vous offrira votre première peau de bête pour affronter les grands froids (ou à étaler devant la cheminée, au choix), on doit y mettre de sa poche. Mon travail de retour à la surface des choses s’est donc traduit – outre les talons sur lesquels je tâche de ne pas tituber – par un développement inopiné et considérable de mon réseau de cours particulier, dont je ressors avec des roubles pleins les poches et une joie d’enfant qui va s’acheter des bonbons (en attendant de pouvoir se payer un beau mâle avec une belle voiture, dans la logique de l’inversion laclosienne que je préconise). Bien sûr, selon le bon précepte biblique, il me faut suer sang et eau pour frayer mon chemin sur la voie illusoire du matérialisme, et endurer patiemment les mauvais élèves à qui je dispense mes lumières, qu’ils semblent d’ailleurs fort peu disposés à recevoir – par impatience, chez ce business man qui n’a pas envie d’être pris en défaut, ou amorphisme total dans le cas d’un adolescent aux yeux rouges annonçant un état de fatigue avancée et perpétuelle. La demi-heure rafraichissante avec mon poupon rose de 7 ans (qui ne fait malheureusement pas preuve d’une mémoire auditive inouïe), ne m’empêche pas de sortir rincée de ce marchandage linguistique peu efficace. Par chance, j’ai quand même un vrai travail, qui se rappelle à moi sous la forme de copies (ah, je les avais oubliées, ces vieilles copines) et surtout de relectures exaltantes de Racine (toutes les tragédies) ou des poètes décadents de la fin du XIXè siècle. Ah ! Jouissances intellectuelles ! Plaisir du vers et délices de la rime ! Qui a dit que Merteuil était une sotte ?