Archives Mensuelles: janvier 2013

Entre ciel et terre

Me revoilà à Roissy, aérogare 2C, qui ressemble à 2D comme un jumeau, mais c’est comme dans le jeu des 7 erreurs, tout est décalé, l’emplacement des toilettes, la petite cafétéria Paul ou le kiosque à journaux, et l’on cherche à droite ce qui était à gauche, tout en avisant de petits fauteuils en cuir vert anis et rose bonbon, conçus pour distraire de la grisaille parisienne qui ruisselle aux fenêtres et sur la coque argentée de l’appareil Aeroflot. Avant même de monter à bord, alors même qu’une amie chère vient de me déposer dans ce hall de gare des temps modernes, donnant à mon départ cette impulsion affectueuse qui ne vaut pas une étreinte à l’arrivée, mais tout de même, je ressens l’abattement imperceptible, la fatigue écœurée qui vient normalement après de longues heures de voyage, celles que l’on compte à partir du moment où l’on marche jusqu’au métro, avec changement vers le RER, valise à bout de bras dans des escaliers maudits, tapis roulants qui sillonnent l’aéroport dans une odeur de parfumerie envahissante, donnant envie de vomir quand elle se mêle à celle du café, et le temps de l’attente, qui use les nerfs plus subtilement. Après, viendront les consignes de sécurité, ballet signalétique des hôtesses dont on se demande à quoi il pourra bien servir quand elles seront, chahutées comme nous tous par l’avion en détresse, cramponnées à leur siège ou à quatre pattes entre les rangées, mais en attendant, mesdames-messieurs, nous avons le plaisir de vous offrir un repas chaud pour vous faire oublier que nous sommes à quelques milliers de miles de la terre, et malgré les conseils des grands voyageurs qui disent qu’il vaut mieux voler à jeun, je prendrai docilement mon petit plateau, partagée entre le plaisir régressif de jouer à la dinette et la déception de constater que, même au décollage de Paris, la compagnie russe s’en tient au hareng saur suivi de barres chocolatées en guise de dessert, mais il faut faire contre mauvaise fortune bon cœur. Tenir bon, aussi, car m’attend à l’arrivée la  symétrique inverse, traversée de l’aéroport en ignorant les chauffeurs de taxis, qui proposent une course sous le manteau avec des mines d’exhibitionniste, achat d’un billet pour l’aéroexpress tout en constatant que mon russe n’a pas progressé d’un iota, et retour dans le métro si je n’ai pas le courage d’arrêter une voiture défoncée pour négocier à la baisse les dernières minutes qui me séparent de mes pénates moscovites.

Ces pénates, je les ai quittées le vingt-deux décembre pour participer au « Noël de mamie », une tradition remontant bientôt à quarante années, et charriant peu à peu ses pièces rapportées, ses drames en tous genres et sa dose de pénibilité inévitable pour les électrons libres du clan, exclus volontaires ou non du modèle classique de transmission de la race. Pour participer à temps à ce raout obligé, j’ai choisi une compagnie aérienne créée par un Français au sortir de la guerre, rachetée en 2001 par un Algérien, et reprise encore une fois, ce que ne dit pas la fabuleuse histoire contée sur le site, par les Chinois qui n’en ont fait qu’une bouchée à l’automne dernier. Pour l’heure, je découvre l’aéroport de Vnukovo dont le calme olympien impressionne de prime abord, mais désole rapidement : s’il y règne un tel silence, c’est que la plupart des guichets sont fermés. Je constate avec effroi que mon vol est reporté à quelques heures plus tard, pour ne pas dire sine die, ce que prétend une connaissance moscovite que je croise arc-bouté sur sa valise, s’arrachant les cheveux depuis vingt-quatre heures : la compagnie a eu le toupet, la veille, de faire partir son avion 3 heures avant l’heure dite, et de le renvoyer chez lui, sans dédommagements ni explications. Jérôme n’a pas fini de se lamenter, ni de maudire les amis trop prévenants qui lui ont déconseillé le retour en voiture auquel il est habitué, ce voyage longuet et pourtant joyeux dans sa titine chérie. Missionné par ce qui est en train de devenir un groupe – rien de tel que l’adversité pour créer une sociabilité facile et cimentée par la consternation – il finit par comprendre (et nous avec) que l’avion que nous devions prendre est encore à Paris, et que nous allons devoir occuper de longues heures à boire des cafés, retrouver d’autres expats à la dérive dans ce paquebot vide de Vnukovo, nouer des liens inédits relevant des affaires courantes ou de la paroisse, et renoncer, pour ma part, dans un grand soupir flegmatique, à l’héritage familial des réactions hystériques que j’ai connues en de pareilles circonstances, réactions dont le souvenir me traverse soudain comme un mauvais rêve, et dont je me détache avec une consciente délectation. Pour couronner mon exercice de zazen improvisé, je regarde le verre à moitié plein, constatant que ces mondanités aéroportuaires ont du bon puisqu’elles m’épargnent finalement le raout désiré (champagne) et redouté à la fois.

Trois semaines plus tard, je reprends le chemin de Moscou par la même sous-compagnie aérienne, et tente de rester dans les patientes dispositions dont je viens de me glorifier lorsque l’hôtesse au sol, que j’interroge avec sang-froid, m’explique sur le ton de la confidence que des conditions météorologiques défavorables ont entraîné une réunion au sommet, nécessitant de redessiner l’itinéraire, alors vous comprenez, nous n’embarquerons probablement pas avant deux heures. Bien entendu, je soutiens sans hésitation ces architectes du ciel, ayant développé, après un atterrissage chaotique au-dessus des forêts de Riga, une fâcheuse tendance à croire ma dernière heure arrivée dès que l’avion gigote outre mesure. Coite, j’attends (avec d’autres, mais qui n’ont pas le mérite de parler français et d’exprimer à voix haute un mécontentement qui me soulagerait) les deux heures prescrites dans la salle d’embarquement, puis une demi-heure inexplicable dans la passerelle surchauffée qui conduit à l’appareil, et deux nouvelles heures dans l’avion à l’arrêt, glacé. Digérant le choc thermique, je tends l’oreille aux petites annonces qui commencent à ponctuer le temps de ce sas réfrigéré, l’hôtesse nous faisant d’abord savoir qu’un premier pilote était souffrant, qu’on en a fait venir un second, qu’il a été pris dans les embouteillages, et le voilà, non, attendez, ce n’est pas fini, veuillez nous excuser, nous attendons les machines à dégeler les moteurs (bon, bon, on ne lésinera pas sur la sécurité, grommelle-je). Je commence à partager ricanements et levées d’yeux au ciel avec mes compagnons d’infortune monoglottes lorsqu’une nouvelle annonce signale que la machine dégelante est tombée en panne, et que les membres de la compagnie s’affairent actuellement pour en trouver une autre. Quand l’objet de tous nos vœux parvient à destination, notre avion est lui-même pris dans les embouteillages au décollage, et se trouve en 8è position sur la piste. Je jure dans ma barbe que je ne volerai jamais plus que par le biais des grosses compagnies, celles qui monopolisent le tarmac et drainent les porte-monnaie.

De fait, quelques jours plus tard, les circonstances me ramènent à l’aéroport de Sheremetievo, où je m’apprête à prendre l’omnibus Paris-Moscou de la compagnie nationale. Je m’abandonne à la douce chaleur du soleil qui traverse les couloirs suspendus, au roulis de la valise sur le tapis qui l’accompagne, et j’admire le flamboiement de glace qui illumine la neige alentour ; sur la piste, les fusées d’acier d’Aeroflot ; au fond, une forêt compacte, qui fait rêver à la Russie profonde. Mais c’est la Russie de la surface qui me rattrape : partie pour siroter un latte devant ce paysage en vert et blanc, je me retrouve au Shokoladnista (sorte de sous-Starbucks Coffee qui pousse partout comme de la mauvaise graine), au milieu des serveuses qui s’engueulent sur une musique techno totalement inappropriée à dix heures du matin. Elles aboient, me jettent mon café, et font mine d’ignorer un type à lunettes, grosses montures à la mode et pull en V vers pomme, qui s’agite pour signaler sa présence. Pas séduites pour deux sous par ses cheveux grisonnants et longs dans le cou, façon Beigbeder russe. Elles le sont peut-être davantage par trois jeunes gens qui portent le même sweatshirt, où l’on voit « CSK Moscow » brodé en rouge sur fond gris, et qui, quand ils se lèvent, font tous 20 à 30 centimètres de plus que le péquin moyen, des géants blonds et doux comme elles ne sont pas. Détournant le regard pour accrocher celui des mégères en quête d’apprivoisement, je lance le rituel de l’addition, et j’ai le temps d’apercevoir une petite famille qui s’assoit non loin de moi – elle, la lèvre supérieure avancée, dont on se demande si elle n’a pas complètement raté sa chirurgie esthétique, puis une petite fille qui par bonheur lui ressemble un peu. Tête blonde au grand front, son sourire édenté respire la fraîcheur perdue de sa maman. Vient enfin le père, dont la frange collée au front lui donne une tête des années 60, et qui s’assoit à leurs côtés, l’air atone. Tout en en regardant hypnotiquement son téléphone, il leur parle très bas. Derrière eux, la piste s’étend en un patchwork de blanc sec et de marron glacé, mon avion brillant au milieu comme la mine d’un crayon. Je file retrouver la solitude des airs, car sur les grandes compagnies, un matin de semaine, il n’y a personne.