Archives Mensuelles: février 2013

Pour un dimanche

J’ai souvent pensé à écrire un roman sur le dimanche, un récit qui aurait la longueur de ce jour sabbatique, flottant comme un vêtement trop grand sur le corps amaigri de ma vie solitaire et agnostique. J’aurais dessiné ce moule vidé par l’absence de messe dominicale, la carence du repas familial qui suivait cette fête de l’esprit, et dont on pouvait anticiper la douceur par les effluves de poulet rôti qui précédaient celles de l’encens. C’était une célébration discrète et rassurante de l’appartenance – à la famille, à la communauté – à laquelle se joignait, dans le salon où l’on traînait outre mesure pendant que mon père fumait la pipe en écoutant du jazz, une forme d’ennui autorisé, bien loin du déroulé militaire de nos semaines. Mais l’ennui des dimanches solitaires est comme le négatif du précédent, un temps que l’on éprouve sur un mode lacunaire, une vacance que l’on comble à la surface par le travail (qui ne manque jamais), mais qui, si l’on devait la sonder, renverrait l’écho des questions lancinantes de l’existence. Aussi n’hésité-je pas à faire bon usage de tout divertissement qui se présente, ayant à l’esprit les propos de Pascal qui fait une peinture à la fois noire et résignée de cet homme incapable de rester dans sa chambre, risquant aussi sec une crise d’angoisse, alors après tout, pourquoi ne pas le laisser se divertir, c’est-à-dire se détourner au sens propre de la vision terrifiante de son néant, dans lequel il s’abîmera s’il n’est pas sauvé par une crise mystique. C’est ainsi que, dimanche dernier, j’ai reçu un SMS qui a sonné comme un appel à sauver ma journée, et qui formait une invitation limpide lancée à travers la neige qui tourbillonnait dehors : « Veux-tu venir dessiner avec nous ? », question dont la simplicité biblique requerrait, comme pour Pierre à qui Jésus demande : « Pierre, m’aimes-tu ? », une réponse simple et entière, un acte de foi en somme. J’ai dit oui, et je me suis mise en marche, bravant le métro dominical et les éléments, tâchant de déplier à bout de bras une carte imprimée qui s’amollissait sous les flocons et que je ne voyais qu’à travers la petite fenêtre fourrée de ma capuche, remerciant surtout le Ciel d’avoir investi dans des bottes en plastiques (à talons et rubans, pour ne pas détonner avec l’élégance russe) lorsque je me suis vue patauger dans dix centimètres d’eau neigeuse. Je parviens enfin à l’entrée d’un bâtiment où le gardien m’invite à passer en me soufflant des mots que je ne comprends pas, mais il me faut une souriante animatrice de l’atelier pour me guider à travers plusieurs arrière-cours, jusqu’à la salle où nous attendent Tania, l’ange du SMS, et les autres participantes de cet après-midi placé sous le signe de l’art. Deux jeunes filles, serrées contre la table haute sur laquelle j’aperçois une sorte de nécessaire à cartonnage, feuilles de couleur, colle, ciseaux et peintures laquées en tout genre, chuchotent doucement, tandis qu’une troisième, d’un âge plus avancé, s’applique à décorer, par adjonction d’un bout de ruban qu’on utilise autour des paquets cadeaux, un découpage qui, en regardant de plus près, a la forme d’un ange. Secondée par mon accompagnatrice au beau sourire, Tania se met alors à expliquer d’un air ravi que c’est bien là le thème de l’après-midi, les anges, un thème auquel on peut associer celui des cœurs, parce que c’est bientôt la Saint-Valentin, et l’on pourra offrir nos œuvres d’art aux êtres qui nous sont chers, enfin quelque chose comme ça si j’en crois ma compréhension encore assez nébuleuse de cette langue chantante et douce. En guise d’exemple, notre illustratrice inspirée nous montre quelques réalisations sur lesquelles on observe des formes angéliques récurrentes, diversement coloriées (un dégradé de rose vers le bleu) ou peintes (en doré) par des mains inégalement talentueuses. Moi qui pensais renouer avec les grandes heures de mon adolescence, alors que je m’exerçais à la copie devant les œuvres de Van Gogh, savourant l’usage huilé du pastel gras pour restituer la pâte colorée de mon maître, je ne peux alors m’empêcher d’éprouver un certain dépit à l’idée de devoir réduire mon geste créateur à l’usage des pochoirs que Tania me tend en souriant, et dans lesquels je reconnais les anges de mes prédécesseurs, dépit renforcé par la nécessité de souscrire à un thème qui me hérisse autant par sa niaiserie rose bonbon que par aigreur personnelle. Mais il n’y a rien à faire, il faut faire comme tout le monde, et je choisis docilement la forme d’un grand ange qui tient sur un carré de canson bleu, tout en affirmant ma liberté d’artiste par l’utilisation non pas des tubes de couleur dorée ou argentée, que je condescendrai à convoquer dans un second temps, mais d’une boite de pastels secs dans lesquels je mets tous mes espoirs de créativité. Et soudain, le miracle opère : penchée sur ma feuille, pénétrant à tâtons dans un monde bicolore – car j’ai suivi les conseils de notre illustratrice en chef, qui me suggère de commencer avec deux couleurs, tiens, du rose par exemple –, je retrouve la sensation de mes quinze ans : l’esprit se tait, s’oublie complètement au profit de la main, et me voilà partie pour deux bonnes heures de silence intérieur. Je me laisse guider – tiens, tu pourrais faire de la lumière, là, utilise le tipex, et effectivement, ça s’illumine –, je rajoute un tout petit ange, dans un coin, que je poche avec la peinture dorée, ça bave un peu, mais ça crée un équilibre dans la composition, et pour parfaire ledit équilibre, je dore les côtés de manière à donner l’illusion d’un cadre. Entre temps, abstraction du monde, seul froissement des feuilles et chuchotis russes, musique impalpable de cette pause de l’esprit. Quand ça s’arrête, vague impression de reprendre la cotte mal taillée de l’incarnation, mais Tania et son acolyte béate n’en ont pas fini avec leur petite séance de nirvana improvisé. La première me demande comme ça, tout de go, qui est cet ange rose et orange (bordé de blanc) qui occupe le centre de ma page, et je pense aussitôt c’est mon père, là, grand comme le ciel, qui tend la main au dessus d’une toute petite Dona dont le doré déborde, mais je n’ose pas le dire, par pudeur, ou parce que je ne suis pas très sûre d’avoir compris la question, si c’était l’exercice, alors je bafouille un je ne sais pas, espérant qu’on passera rapidement à quelqu’un d’autre, et d’ailleurs une des jeunes filles dit tout simplement en regardant son dessin : « c’est ma mère ». Mais le ciel s’est refermé, j’ai envie de partir, et Tania m’incite amicalement à emporter mon ange désormais gardien, alors que j’aurais voulu le laisser ici, car avec cette neige, cette gadoue, et ce petit sac à main, ce n’est pas très pratique, et puis qu’est-ce que je vais pouvoir en faire, mais là, justement, ma lumineuse amie me demande à qui je vais le donner, ou si je vais le garder, et je décide de le garder, de l’emporter avec moi. Sur mon bureau, il y a donc maintenant le cadeau inattendu d’un dimanche sous la neige.