Sérieux comme un pape

C’est bien connu, quand on est plongé dans le noir, on finit toujours par s’habituer et y voir quelque chose. Cette acclimatation insensible de l’œil, cette myopie mentale de l’étranger fraîchement arrivé, corrigée par la presbytie de l’habitude et du déconditionnement progressif, j’en mesure aujourd’hui les effets bénéfiques, puisqu’après six mois passés en Russie, je suis non seulement sensible à la beauté particulière de certains visages slaves, dans la finesse soudaine d’un profil masculin, ou dans la profondeur insondable d’un regard bleu comme le ciel emprisonné dans la glace, mais j’ai même pris conscience que je ne voyais plus désormais ce que je voyais partout en arrivant – visages de pierre, mines maussades et hautaines, fermées comme les portes du métro que l’on vous claque au nez sans vergogne. Non que le nombre des claqueurs de porte ait diminué (le contraire serait plutôt à craindre, car, faut-il l’avouer, je fais maintenant partie de ce sinistre bataillon), ou que tous les visages se soient éclairés,  mais je suis plus sensible qu’auparavant à l’embellie qui pointe toujours derrière ces faces chagrines comme un ciel de traîne, et au sourire éclatant qui vient balayer en un instant des années de grisaille et de gravité.

Certes, pour beaucoup, la trouée lumineuse n’est pas fréquente, et j’avoue avoir éprouvé un étonnement profond, auquel s’alliait une sorte de pitié, devant la morne figure de la mère de mon petit élève russe, qui, alors même que je m’épandais en interjections traduisant un degré de gâtisme avancé devant le bébé qu’elle portait un jour dans ses bras (bébé qui répondit par un petit sourire à mon gazouillis international et dégoulinant d’affection), ne daigna point quitter sa mine éternellement et implacablement boudeuse.

Sombre humeur existentielle, donc, que je retrouve dans le sérieux avec lequel la concierge de mon immeuble accomplit sa tâche de cerbère officiel, sortant au moindre mouvement de sa tanière pour m’assener un « Dobre dyen » (Bonjour) sonnant comme un « halte-là ! », petit mot qui vient me mordre les mollets quand je descends les escaliers pour sortir de chez moi – « Qui court comme ça ? », lance-t-elle de son ton rugueux et rageur – me faisant sursauter et haïr ce chien de garde verbal, et me retourner malgré moi vers ce visage toujours figé dans un masque d’indignation.

Mais parfois, cette application à la tâche, ce sérieux érigé en code de conduite laissent transparaître une douceur maîtrisée, une beauté contenue, comme celle que je rencontrai un jour, au hasard d’un cours de salsa donné dans la salle paroissiale d’une église orthodoxe. Devant un public de filles plus ou moins jeunes, à l’allure plus proche des mormons (socquettes et chemisiers blancs à l’appui), que des sylphides courtement vêtues qui hantent les clubs de (pole) danse, un grand jeune homme au visage imperturbable avait entrepris de décomposer, selon une précision maniaque et militaire, les pas et les déhanchés nécessaires à l’acquisition de cette danse méridionale. Le miracle ne s’est point fait attendre : voilà notre instructeur qui assemble sous nos yeux éblouis les groupes musculaires de cette syntaxe du roulement, de cette petite révolution de la hanche qui remonte jusqu’à la fesse, et on ne voit plus que ça, ce parangon de la masculinité et de la raideur devenu latin malgré lui, érotique à son insu, tout en distance et en souplesse. Jusqu’à la fin du cours, ce beau faune orthodoxe auréolé de sérieux ne se déridera pas, mais quelques nymphes au collet monté ouvriront, en soupirant, le premier bouton de leur chemise.

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