Féminines attitudes

On m’avait dit, avec des levées d’yeux au ciel : l’hiver, pfff, long, interminable, le truc qui n’en finit pas, tu crois que c’est bon, et puis voilà, de la neige qui te retombe sur le coin de l’œil, et tu t’en reprends pour un mois. Et puis on m’avait dit aussi : un jour, ça y est, on est de l’autre côté du miroir, printemps, bourgeons vert pomme, une odeur chaude et enveloppante, et ça monte en crescendo jusqu’à l’été, grand strip-tease citadin, torses nus, jupes presque invisibles, concerts de jambes blondes et offertes, appel généralisé à la pollinisation, grand carnaval de la nature. Alors j’ai bandé mes forces, traversé l’hiver en ne cherchant pas à voir plus loin que la neige amoncelée au bord des trottoirs, ou la pluie ruisselant en fleuves par les rues cabossées, remettant mon bonnet consciencieusement, jusqu’au jour où j’ai pu sortir sans, et là c’était déjà une première révélation de chaleur, cette tête nue qui s’en trouvait presque étonnée, et qui se demandait si elle n’avait pas oublié quelque chose en sortant. Mais non, c’était bien ça, cet effeuillage lent mais sûr, diminution des épaisseurs, manteau léger, collant tournant à la transparence, et soudain, la floraison des jupes sur la blancheur de la peau exhibée, un vent d’été tapageur, soufflant sur la ville, invitant à la dépense. Je n’y ai pas résisté, je devais répondre à l’appel, et j’ai pris le chemin des magasins comme on s’embarque pour Cythère, rejoignant mes compagnes dans la grande lutte pour la séduction, dans cette compétition géante à laquelle participent toutes les moscovites en âge de procréer, rattrapée par la loi des plus fortes, les saintes de la mini jupe, les prêtresses du talon compensé.

Alors, légère et court vêtue, arborant un t-shirt informe et fluo sur un petit short en jean, remontée comme une pendule sur mes échasses portatives, je me suis sentie dans le vent, à la page, fondue dans le flux de la féminité outrageuse et assumée, et j’ai cru ma première heure arrivée, amour, gloire et beauté, sans prendre garde aux réflexions de ma propriétaire qui me disait que sur les Champs-Elysées je ferais un tabac, mais qu’ici je passerais malheureusement inaperçue. Regonflée à bloc, partie pour une des folles soirées moscovites dont on m’avait repassé le scénario à maintes reprises, j’ai levé la main avec assurance, pour appeler un de ces taxis sauvages qui font le piquant de mes déplacements à Moscou (j’en ai parlé à d’autres occasions), tout en songeant que si j’avais fait le même geste, dans la même tenue, sur l’avenue Foch, on m’aurait demandé : « C’est combien ? ». Bon, bon, je n’allais pas remiser de sitôt mes velléités d’amazone, et bouder le plaisir un peu canaille d’avoir l’air d’une pute sans que personne n’y trouve rien à redire. Ayant croisé dans un bar un des multiples Don Juan de la communauté expatriée, qui jeta un coup d’œil appréciateur sur mes récentes acquisitions vestimentaires tout en admirant ma capacité d’adaptation au pays, je pénétrai grâce à lui dans le saint des saints, l’espace sacré de la chasse à l’oligarque – une boîte de nuit appelée Icon, anciennement Rai. Là, tremblante sous mes oripeaux qui m’apparurent soudain comme ceux d’une provinciale de bas étage, je contemplai avec un religieux effroi la horde de jeunes femmes sans pitié qui livraient bataille, au son d’une musique apocalyptique. Robes de grand soir, lamés soigneusement étudiés, déhanchés appuyés et démarches félines – des tigresses de la jambe et de la hauteur, sous un maquillage de dédain, capables de se mouvoir dans l’espace avec des regards traversants, aveugles à tout, sauf à celui qui leur offrira une vie de manucure éternelle et de bijouterie impérissable. De mon humble altitude (1,80m avec les talons), élevant mes regards vers les gogo-danseuses perchées sur le bar, qui jouaient du bassin d’un air parfaitement désabusé, j’éprouvai une forme de compassion pour cet enfer du billet (glissé dans des culottes miniatures), cette vente aux enchères de la femme qui s’est faite pierre.

Mais, dans ce royaume où l’homme est aussi précieux que rare, et aussi laid que les femmes sont belles et hautaines, on voit encore passer quelques créatures qui font espérer en la nature humaine, en la douceur de ses liens et de ses échanges. Toutes d’argent fuselées, certaines femmes ont en effet cette petite faiblesse merveilleuse : elles ont natté leurs cheveux. Ces tresses, que l’on retrouve sur toutes les têtes des femmes russes encore jeunes, c’est un peu le talon d’Achille d’un peuple endurant, caparaçonné dans sa froideur apparente et sa volonté de fer. Elles sont un fil ténu dans le tissu de la modernité, et, plantées à la racine des cheveux, elles enracinent ces mystiques de la hauteur dans le monde de la terre et des moissons. Courant sur un casque blond, elles rappellent que, sous l’étreinte de la sophistication et de la discipline, il y a un grand vent qui souffle et qui délie, un torrent de cheveux dont la longueur effraie et envoûte, un véritable parfum de contes et légendes. Je rencontre parfois dans le métro des petites filles vives, aux nattes refermées en boucle autour des oreilles : elles sont comme les passeurs de cette nature chaude et souple qu’elles retiennent sans peine par un ruban de couleur, et en les voyant, je saisis fugitivement ce qui m’émeut dans le raffinement doux des coiffures dont se parent leurs mères ou leurs grandes sœurs. Ainsi, il y a de la beauté à voir s’arrondir sur la nuque d’une femme vêtue d’un tailleur strict une couronne épaisse, un cercle de cheveux lâchement mais rondement retenus, comme une main tendue sous ce port de reine. Ils disent, ces  cheveux : parlez-moi ! Je suis encore cette petite fille qui aime courir et chanter dans le vent ! D’autres, finement tressés, travaillent l’asymétrie, jouant comme un quadrillage, une marelle sur la peau claire du crâne mis à nu, et s’exclamant : regardez comme je suis différente ! Quel n’est pas mon art ! Et cet art, bien éloigné de l’affectation, rachète la jeune fille à la lèvre artificiellement gonflée, aux paupières outrageusement fardées, mais qui se rend à son examen de littérature en ayant pris soin de natter ses cheveux peroxydés, ceux-ci formant désormais un haut-relief parfait et serein qui lui court du haut de la tête jusqu’aux épaules. Hommage discret au passé, humilité accueillie comme on dépose les armes : dans les douces sinuosités de la chevelure, il y a une légèreté retrouvée, un abandon délicat, et la reconnaissance du fait que la vie nous dépasse infiniment, qu’elle ne se plie pas à notre désir, mais qu’elle l’accompagne, pourvu qu’on lui donne avec modestie une forme élégante.

 

3 réflexions sur “Féminines attitudes

  1. Paolo dit :

    C’est extraordinaire, un vrai tableau avec des mots comme des traits de pinceau de Maître.
    Bravissima! C’est toujours un grand plaisir de te lire! Gros bisous Paolo

  2. Ed dit :

    Haaaaa, welcome back !!!

  3. Eric dit :

    Merci de nous faire partager ce printemps moscovite!

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