Archives Mensuelles: février 2014

Un week end à la datcha

Lorsqu’Olga, une de mes anciennes étudiantes (42 ans), me propose de venir passer un week end dans sa datcha avec son fils de 17 ans et son mari, je saute sur l’occasion. Enfin, un peu d’immersion totale, quelques heures de vraie vie à la russe ! Je prends mon baluchon, et la petite famille me cueille à la sortie du métro, dans un 4/4 rempli jusqu’à la gueule. En fait, un grand chien se prélasse dans le coffre vide, tandis qu’Olga et Sasha s’entassent au milieu des sacs de courses (ô joie ! pas besoin de passer à Achan avant d’arriver en rase campagne), me laissant aimablement la place du mort aux côtés du conducteur, Pavel. Après avoir tourné vers moi son visage rond et souriant, version très affable du type russe, il met le turbo, et c’est parti pour deux heures de conduite couleur locale : accélérations brusques, collage au cul des voitures de la file de gauche qui ne se rabattent pas, doublage desdites voitures par la droite, insultes jetées vers les engins qui se rabattent à droite soudainement, en voyant le bolide débouler dans le rétroviseur. Notre furieux véhicule tressaute sur le tarmac un peu moins lisse qui nous conduit au bourg, et lorsqu’il vient à s’arrêter devant une sorte de grand chalet au toit de tôle, je mets le pied à terre en tremblant, nauséeuse et reconnaissante – d’être en vie, de n’avoir pas vomi partout, et du silence qui nous entoure soudain, tout en neige et forêt.

Au fond du jardin, un petit pavillon semble en sommeil ; à ses pieds, je devine une mare de poche où l’on pêche aux heures perdues, et l’on me montre aussi le bania, cet antre de feu pour jours de grand froid. Mais le temps est doux (on frôle le zéro), peu propice à la transpiration organisée, et l’heure avancée nous pousse à l’intérieur, dans la maison principale, dont les murs boisés – des rondins épais coupés sur la tranche médiane – nous enveloppent comme de gros coussins. Une longue soirée d’agrément s’offre à nous, puisqu’il a été dit que le plaisir de l’hiver à la nuit tombante est de n’avoir rien à faire, si ce n’est grignoter des butterbrods (petits sandwiches au fromage) avant de se lancer dans une siestouille réparatrice, puis écouter le feu crépiter en regardant le chien qui le regarde aussi. En toile de fond, des chansons dansantes des années 40 que Pavel a mis sur une platine 33 tours, très tendance, avant d’aller s’enfermer dans un petit bureau pour travailler un peu. Olga s’affaire, prépare une purée maison, dépiaute un grand poisson acheté au marché dont elle fait revenir les abats en me signalant que c’est là le « caviar » du poisson (le mot sert ici à désigner des réalités diverses, pas toujours ragoûtantes), et malgré mon statut d’invitée qui me confère une sorte de droit à l’oisiveté, d’immunité laborieuse, je tâche de me rendre utile en mettant le couvert.

Avant de manger le poisson cuit sur la braise, Pavel nous entraîne sur la terrasse pour un premier toast (Lambrusco), à notre rencontre, à l’amitié, assurant qu’avec quelques verres de plus il finira par parler français couramment (il en est à deux mots). En attendant, on enchaîne sur un vin ukrainien douteux, et après avoir décliné la traditionnelle tasse de thé qui termine ici tout repas (je crains les excitants à cette heure), j’en suis quitte pour un verre de cognac, censé prodiguer un délicieux effet soporifique. Petite mise à l’épreuve de la divine liqueur pendant la dernière partie de la soirée : on a fermé les rideaux, descendu un grand écran et mis en route un home cinéma qui a quelques siècles d’avance sur les sanitaires (chacun ses priorités), pour regarder un polar français, doublé à la russe – c’est-à-dire avec les voix originales en arrière-plan, et une voix unique (pour les personnages du même sexe) qui débite très fort une traduction monocorde. Si les mélanges alcoolisés ne m’ont pas encore donné mal à la tête, l’exercice qui consiste à essayer d’écouter la voix française tout en écoutant la voix russe pour voir si ça correspond à ce que j’ai compris grâce à la voix française manque de m’étourdir. Pour couronner l’affaire, on découvre passé minuit que c’était le premier épisode d’une série : le mystère du meurtre reste entier (soupir).

Après une nuit paisible (le cognac magique a fait son effet), j’ouvre un œil au petit matin, enfin, à 10h, pas pressée de mettre le pied par terre alors que la maisonnée semble encore endormie. Je finis par sortir de mon cocon de bois, après avoir entendu quelques craquements annonciateurs d’un début d’activité peu frénétique mais certain. Dans la cuisine, la belle maîtresse de maison, aux gestes calmes et lents, prépare de petites crêpes fromagées qu’elle fait frire dans l’huile (des cirnikis), pendant que son mari, déjà à 400 à l’heure, a repris ses quartiers dans le cabinet de travail. A l’étage, le grand adolescent tout en jambes patiente en faisant ses devoirs. De mon côté, je trépigne avec le chien aux côtés de sa maîtresse, je mets la table pour tromper la faim, et je prépare le thé pour gagner du temps (mais rien n’y fait, il faudra attendre la cuisson de toutes les crêpes, et nous finirons par boire le thé froid). Enfin, le signal est donné, tous à table, pour un petit déjeuner qui se présente comme une étrange reprise et variation sur le thème du lait : cirnikis, donc, à base de fromage, kéfir (boisson aigrelette issue de la fermentation du lait), autre liquide proche du kéfir, yaourts, et, last but not least, crème fraîche sur les cirnikis. Je cherche en vain quelque pot de confiture pour mettre un peu de couleur dans tout ça, puis j’avale huit crêpes coup sur coup, que je noie dans le thé tiède.

Lestée, requinquée, me voilà prête à chausser les skis de fond que l’on me tend avec entrain. Nous patinons sur la neige mouillée, avant de rejoindre un lac dont je devine que la fonte a commencé depuis quelques jours. S’il n’y avait pas quelques pêcheurs dispersés ça et là sur la glace un peu molle, je serais certaine de connaître bientôt mon premier vrai bain à la russe…Mais non, nous arrivons sains et saufs sur la berge, où Pavel, qui skie plus vite et a visiblement trois fois plus d’énergie que la moyenne, vient nous cueillir avec sa voiture chérie. Cette matinée (enfin, il est 15h) follement sportive se termine par quatre matchs de ping-pong avec le fils de la maison, qui me laisse galamment gagner quelques balles tandis que je peux jurer tout mon soul en français. Ouf, le déjeuner ne se fait pas attendre : brochettes de porc sur le grill (chachliks), purée maison (toujours impeccable), et même une tarte aux fruits industrielle pour accompagner la tasse de thé, mmm, ça fait du bien par où ça passe. Tradition familiale oblige, Pavel tire les rideaux et lance de nouveau le vidéo projecteur, proposant de regarder la suite du navet franchouillard qui nous a laissés sur notre faim la veille au soir. Je parviens toutefois à orienter son choix vers une œuvre un peu plus profonde, « Est – Ouest », qui met en scène le retour d’un émigré russe (le séduisant Oleg Menchikov) avec sa femme française (Sandrine Bonnaire) après la « grande guerre patriotique » (2è guerre mondiale). Alternant dialogues en français et en russe, le film m’épargne une nouvelle expérience de schizophrénie linguistique, et me procure la satisfaction de noter une hausse de mon niveau de compréhension générale (oui, oui, même en russe). Nous en sortons tout exaltés, un peu ahuris, à six heures du soir.

L’heure du départ approche, et il règne une atmosphère de fin de vacances à la campagne, ce mauvais moment à passer qui consistait à quitter ses jeux, « fermer la maison », moment orchestré par ma mère qui distribuait nettement les rôles et donnait à chacun son instrument, un balai pour faire la cuisine, l’aspirateur pour le dortoir, ou l’éponge pour les toilettes, mais par chance, il n’y a ici qu’à tirer les volets, finir la vaisselle, et rangeotter un peu en attendant que le maître de maison veuille bien sortir de son antre et mettre les voiles. Je constate à nouveau la répartition naturelle des rôles entre les membres de la famille, fondée sur un clivage traditionnel entre les sexes et les générations, maman au fourneau, papa au boulot, et le fiston aux tâches annexes pas très exaltantes (sortir les poubelles, ouvrir la grille). Ça a l’air de rouler tout seul, Olga ne se plaint pas une seconde d’avoir à nettoyer toute la cuisine pendant que Pavel fume une clope en pianotant sur son téléphone, tout ça dans un climat si paisible qu’on finirait par avoir quelques doutes sur l’intérêt d’une quelconque révolution féministe. Nous reprenons nos places dans le 4/4, et le mâle dominant tripote son Iphone tout en conduisant à 90 km/h, pour tomber enfin sur un récit de Boulgakov raconté par un acteur plus qualifié que le doubleur fou du samedi soir. Tout se tait dans l’habitacle, un délicieux recueillement règne autour du conteur, et je suis touchée de constater une fois de plus qu’en Russie, l’amour de la culture finit toujours par l’emporter – sur les plaisirs de la vitesse, les joies de la technologie, et toutes les vanités et les illusions de la modernité.

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Dans mes petits souliers

Krimov ? C’est un peu une star de la scène moscovite (et internationale, d’ailleurs, car il sera à Avignon cet été), le descendant d’une lignée fameuse (le père était metteur en scène, la mère historienne et critique de théâtre), mais surtout le créateur d’un univers poétique et loufoque, que j’ai eu le bonheur de découvrir à l’Ecole d’Art Dramatique de Moscou. Du théâtre comme j’en rêve, qui dépote – comédiens jusqu’au-boutistes, marionnettes vivantes, décors fous mais pas gratuits, insolites mais beaux, et puis quelques chanteurs lyriques qui traînent par ci par là, ajoutant un zest de sublime s’il en manquait encore. Alors bien sûr, quand ma logeuse (Claire), qui connaît le tout-Moscou, me dit au détour d’une conversation : « Si tu veux, je peux te présenter à mes copains Krimov, peut-être qu’ils pourront faire quelque chose pour toi, rapport à la musique, ou au théâtre », je dis banco, tu peux compter sur moi ; et quand elle m’annonce que ça y est, c’est ce soir, rendez-vous chez eux vers vingt-deux heures, je me mets à piaffer sérieusement. Ce n’est pas que j’imagine deux minutes me faire une place au soleil de ces super-pros, mais l’idée d’approcher le Maîîîître excite en moi la fibre groupisante, et je me dis qu’avec un peu de chance, je peux proposer de servir les cafés pendant les répétitions ou un truc dans le genre.

Nous voilà donc, Claire et moi, dans l’antre de l’artiste, sorte de loft sur le mur duquel sont tendues quelques unes de ses réalisations picturales, tandis qu’un autre mur est transformé en écran de télévision géant, Mme Krimova regardant Euronews sur vidéo projecteur en attendant le retour de son mari. Notre arrivée la tire du canapé où elle se lézarde, mais Claire l’y remplace illico presto, sa passion pour les nouvelles l’emportant largement sur les nécessités mondaines de la conversation, et je me vois obligée de meubler péniblement, dans mon russe approximatif, les minutes qui nous séparent d’un passage à table que nous n’avions pas anticipé (nous avons déjà l’estomac plein), et auquel nous ne pouvons échapper lorsque Dima fait enfin son entrée. Le bonhomme est assez grand, costaud, les cheveux un peu longs et gracieusement argentés, et le visage peu marqué par les rides malgré la soixantaine. A côté, son épouse (et agente) paraît quinze ans de plus, et je n’ai pas de mal à croire qu’il lui faut être clémente quant aux relations que son principal client noue avec ses actrices favorites. Malgré le fait que j’ai moi-même quinze ans de plus que ces dernières, je tente de mettre à profit mes charmes épanouis pour animer une conversation languissante, mais le principal intéressé semble plus préoccupé d’engloutir les zakouskis préparés par sa femme que de me tenir le crachoir, et il se détourne de moi tout en conversant avec un jeune compositeur dont on ne sait pas très bien pourquoi il a été invité. Contrairement à son habitude, Claire parle peu, sinon pour faire une brève allusion à ma présence, et il est question de m’entendre chanter, mais le coin de table où nous sommes entassés, le moment choisi, et les petites crêpes que je me force à avaler par politesse me font repousser l’invitation avec un sourire contraint. Je passe cependant le reste du dîner dans l’état vaguement tachycardique où me mettait la seule idée de prendre la parole en classe, compulsant fébrilement mon répertoire mental dans l’éventualité où je me trouverais acculée à pousser la chansonnette. Rien ne vient. Je sors de table en soupirant de soulagement.

Mais par un mouvement indistinct dont je ne comprends pas tout de suite l’orientation, toute la compagnie se retrouve soudain dans un bureau adjacent, et l’on installe des chaises, en rang d’oignons façon salle de concert, tout en me faisant comprendre qu’il est temps de passer aux choses sérieuses, voilà, on t’écoute. Bien au centre, calé sur sa chaise d’un air satisfait, Dima lance vers moi son regard profond et sûr, et je réalise que je me trouve dans un beau traquenard improvisé, une audition surprise, sans piano, à 23h, avec un verre d’alcool dans le nez, deux dîners dans le ventre, et la voix fatiguée par les exercices excessifs que je lui ai infligés le jour même. Je tâche de prendre l’air aussi dégagé que possible, allez on est entre nous, tout ça c’est sympa au fond, et j’ouvre désespérément la bouche sur un Youkali coincé dans le kiki, regardant au loin la ligne bleue des Vosges, remerciant le Ciel que le ridicule ne tue plus, surtout au moment où le maître de cérémonie me suggère d’interpréter un extrait du Stabat mater de Pergolèse, œuvre à laquelle j’ai eu le malheur de faire allusion à table. Je m’envole alors vers les sommets de la honte, jetant de baroques aigus sous le regard perplexe des spectateurs, et je vibre d’extra-lucidité quant à l’effet pathétique produit par mon égosillation post-prandiale. Retour des pleins feux, murmure vague de compliments de circonstance : je rassemble comme je peux ce qui me reste de dignité, mais il a été écrit que je ne partirai pas d’ici avant d’avoir bu toute ma honte. On me laisse en effet seule avec le grand metteur en scène, qui me demande avec un sérieux incompréhensible ce qu’il peut faire pour moi, sachant qu’il part avec sa troupe en tournée australienne pour quelques mois, et que tous les spectacles sont bouclés d’ici la fin de l’année. Je marmonne que je n’ai rien demandé, que tout ça c’est le fruit d’un pénible malentendu, mais que oui, bien sûr, je serais ravie de tenir le moindre petit rôle sur son plateau, je peux jouer le chat par exemple, au moins mes miaulements vous seront de quelque utilité. Accélérant la fin de cet absurde entretien, je reviens au salon sous l’œil étonné de Claire, qui nous pensait en conversation réglée, et je parviens à l’entraîner dans la rue alors qu’elle tente encore de demander à dame Krimova de mettre en contact avec le gratin des régissors moscovites, persuadée qu’elle pourra encore m’aider malgré mes piètres performances. Difficile d’expliquer à quelqu’un qui n’a peur de rien, pour qui tout est affaire de volonté, et qui surtout n’a pas un passé d’auditions au cœur serré, jambes tremblantes et voix sous plafond harmonique, qu’elle vient de me faire endurer une version accélérée et réactualisée de mes pires cauchemars artistiques.

Love in Russia (2è partie)

« Ma pauvre fille, tu crois encore au père Noël ! ». C’est en substance ce que j’entends dans la bouche de toutes les femmes russes que j’ai rencontrées, lorsque j’ose esquisser le début d’un questionnement sur la possibilité d’une rencontre amoureuse à Moscou. On l’aura compris, la femme russe de plus de 25 ans a définitivement perdu ses illusions, si tant est qu’elle en ait jamais eues. Faisons le point : après avoir ferré son géniteur, qui, n’exagérons rien, peut être simplement un camarade de lycée avec qui elle se marie rapidement, parce que ça se fait, et parce que quand on n’a pas son propre appartement, ça facilite l’intimité, après, donc, avoir conclu des noces printanières et mis en route le bébé censé assurer sa retraite, la jeune fille russe (car à ce stade elle n’a qu’une petite vingtaine d’années) déchante, s’agace, découvre la vie et grandit en même temps que son compagnon qui devient vite encombrant, et dont elle se débarrasse sans regrets. De là, elle prend les choses en main, confie le jeune enfant à sa mère, travaille d’arrache-pied pour faire vivre cette cellule matriarcale, et si l’enfant est un garçon, il sera élevé comme un roi, puis finira par ressembler à son père – pas fiable, égocentrique et alcoolique. Pour la jeune mère, la fin de la décennie se conclura peut-être par un deuxième mariage, mais la fin de la suivante sera probablement le temps du célibat choisi. Il n’y a qu’à voir cette ravissante habitante de Krasnoïarsk, 28 ans, mère d’un garçon de 7 ans, fraîchement divorcée, jouissant des plaisirs d’une nouvelle union (libre cette fois), et s’esclaffant lorsque j’évoque l’idée d’un remariage. Passant sur l’incongruité de ma proposition, elle reprend son sérieux pour me demander quel est l’intérêt de s’embarrasser à nouveau d’un tel boulet. Dans une veine analogue, ma prof de russe, 43 ans, vivant dans 38 m2 avec son fils de 15 ans et divorcée deux fois, lève les yeux au ciel d’un air apitoyé quand j’évoque la question de la vie à deux, car qui voudrait vraiment de ces types qui se laissent porter, qui ne font aucun effort et rechignent à payer au moment voulu, et puis, tu n’es pas au courant, il y a 20 % de femmes en plus que d’hommes à Moscou – statistique ahurissante que la communauté féminine clame à tous vents comme la clé ultime du déséquilibre entre les sexes.

Y a plus qu’à se rabattre sur l’expat’, comme me le suggère une autre amie, qui m’avoue n’avoir quasiment jamais eu de petit ami issu de son propre pays. Le problème est qu’il faut être dans le bon timing, le créneau de l’expatrié se concentrant sur la prime jeunesse, fécondable et malléable à souhaits. Mais c’est là le sujet de mon précédent article, et qui mérite d’ailleurs son pendant : que font les femmes expatriées en mal de mâle ? A l’heure où mes copines fomentent un petit quatrième, il m’a bien fallu me confronter à la question. Mon arrivée à Moscou avait été marquée par la rencontre d’une charmante petite anglaise qui n’avait pas la langue dans sa poche, et qui s’empressa de me mettre au parfum de la situation : nada, nietchevo, que dalle, tu peux mettre une croix sur ta libido, toutes les expat’ arrivées célib’ à Moscou sont reparties, euh, comment dire, la queue entre les jambes, et d’ailleurs (petite voix de confidence), on dit que les russes sont du genre droit-au-but, je te le confirme, ça mériterait une bonne éducation aux préliminaires, mais bon ça se passe plutôt du côté du porte-monnaie, alors que veux-tu. Elle oubliait de me dire que, résultat de l’infâme disproportion évoquée plus haut, ces hommes sont harcelés (surtout s’ils sont bien faits de leur personne), souvent fiers, et ne s’abaissent pas à parler mal anglais devant une étrangère, cette dernière n’éveillant d’ailleurs en eux aucune excitation particulière. Bon, bon, ce n’était pas très encourageant mais après tout, rien ne m’empêchait d’aller tenter ma chance (tous les gagnants ont joué, n’est-ce pas ?), et pourquoi pas auprès de ce jeune homme que je croise dans un bar en compagnie de ses amis, pas très grand, pas trop blond, bonne tête, col roulé en laine bleue marine (qu’il ne quittera pas de la soirée alors qu’il fait une chaleur de bête) dans un style gentleman farmer assez charmant pour ces contrées où le look en vogue reste encore le cheveu long dans le cou et la chemise années 80. Adossée au comptoir, je vais tout tenter, pire que la parade du paon ou la danse nuptiale du kangourou, grattant d’abord sur la corde décontractée de la séduction, par des plaisanteries du type : « c’est quoi ton challenge de la soirée ? Ne jamais enlever ton pull ? », et même si la blague est nulle, je lui arrache quelques sourires, décidément très cute, mais on ne va pas aller très loin comme ça. Alors je vire à la chatte, vamp’ parisienne (j’ai quand même sorti la mini-jupe et le top à paillettes, je ne vais pas me laisser impressionner), et hop rapprochement tactique, collé-serré délicat (peut-être encore un peu timide mais il ne faut pas effrayer la proie). Rien n’y fait, pas la moindre tension corporelle, il faut se rendre à l’évidence : ou le jeune homme est déjà en main (niet, disent ses amis), ou il est très timide (ses amis approuvent derechef), ou c’est un ange (qui n’a pas de sexe, c’est bien connu), ou encore il a aperçu dans un éclair stroboscopique les perfides petites ridules qui signalent les trois ans d’avance que j’ai sur lui (eh oui, j’ai même réussi à savoir son âge). Que voulez-vous, dans un tel environnement, on finit par se coogardiser, j’ai même reçu les hommages d’un jeune homme de vingt-cinq ans qui, à ma décharge, en paraissait trente. Bon, d’accord, lui non plus n’a pas surmonté sa timidité.

Je fais chou blanc, donc, et prends mes cliques et mes claques, c’est-à-dire ma doudoune customisée (j’ai rajouté une ceinture pour faire local) et ma chapka d’époque acquise par ma grand-mère en 1960. Dehors, le froid cogne, et je me mets à marcher façon militaire, prestissimo, plus du tout sexy, quand ralentit à ma hauteur une voiture toute pourrie qui me rappelle celle dans laquelle j’ai traversé la Sibérie, et qui appartient à la catégorie si pittoresque des taxis sauvages de Moscou. Dedans, un type souriant me fait des grands signes, et moi de décliner en souriant aussi, non, non, je n’ai besoin de rien, mais il insiste, et je lui réponds que j’habite à deux pas, on se croirait presque dans l’Ecole des femmes, quand la blanche Agnès répond aux saluts répétés du jeune homme inconnu, et comme il n’en démord pas, eh bien oui, je monte – ah qu’il fait bon dans l’habitable surchauffé. Ma crise de déraison dure une minute puisque vingt mètres plus loin, je lui demande d’arrêter la voiture, mais il ne se laisse pas démonter pour autant, il propose de bavarder un peu, alors d’où venez-vous comme ça, et je lui renvoie sa question, peu étonnée lorsque je l’entends me répondre qu’il est Arménien, pas de doute, ces cheveux bruns, ce bon sourire, cette libido à fleur de peau surtout, rien à faire, il n’y a que les Arméniens ici pour oser jeter les yeux sur une femme avec tant de naturel et d’appétit. (Il y aurait bien aussi les Tadjiks, les Kazakhs, ou les Ouzbeks, mais ceux-là sont encore écrasés par le complexe des habitants issus des ex-républiques soviétiques, et ils souffrent par ailleurs du racisme ambiant). Soudain, alors que prend tournure notre petite saynète franco-arménienne, un homme visiblement pressé de prendre ma place vient tambouriner à la vitre, et j’ouvre la porte sur un imbibé de première classe, sorte de Eltsine au meilleur de sa forme, dont la diction grumeleuse indique une incompréhensible direction tout en accompagnant une gestuelle titubante et fantasque. J’en profite pour prendre congé de mon charmeur de chauffeur, mais celui-ci s’écrie que je ne peux partir sans lui laisser mon numéro, ou prendre le sien, et la brutalité désarticulée de l’ivrogne s’adoucit soudainement, le visage s’éclaircit, quoi, il s’agit d’une scène galante, alors il m’encourage par un flot de tendresse et de paroles égarées, mais il parle tellement fort que je n’arrive pas à entendre le numéro que l’Arménien me dicte, désespéré, maudissant probablement ce viking alcoolisé qui le coupe brutalement dans ses élans. Je m’éclipse, en me disant que tout n’est pas perdu, qu’il y a encore de la vie dehors, et un peu d’espoir en ce bas monde.

Love in Russia (première partie)

Sur la scène primitive de la rencontre amoureuse moscovite, un petit drame diversement rapporté par mes connaissances masculines, mais dont la trame est parfaitement régulière (jusqu’à l’écœurement, selon certains). Une jeune femme russe, ou disons une jeune fille, car elle a encore ce diaphane de peau qui la rend irrésistible, obtient, sans peine, les coordonnées téléphoniques d’un des multiples expatriés qui hantent la grande ville, les sens en feu et les yeux exorbités devant tant de beautés soudain accessibles. Vient le temps du premier rendez-vous officiel, sans témoins (ou parfois avec, comme on va le voir). Le gaillard, tout émoustillé, se rend à l’aveugle dans le troquet que la charmante lui a indiqué, et c’est là où le débandage (du bandeau amoureux, bien entendu) intervient plus ou moins rapidement, selon son état de conscience et ses moyens financiers. Car non, il ne s’agit pas de boire un lait fraise au Starbucks ni même un thé de Chine au café Pouchkine, mais bien plutôt d’entrer dans le vif du sujet autour d’une coupe de champagne, de préférence commandée dans le restaurant le plus cher du quartier choisi (établissement dont je serais bien incapable de vous citer le nom, pour des raisons qui s’éclairciront dans « Love in Russia, 2è partie). Là, le scénario varie : tantôt la belle est venue accompagnée de sa meilleure amie, à qui le généreux expat’ est tenu d’offrir aussi sa coupette (voire son repas, s’il prend le parti de creuser le dossier), tantôt la prévoyante est arrivée avant l’heure arrêtée, et s’est mis en tête de commander un repas pour oligarque en goguette. Là aussi, variation dans les réactions, selon le degré de confiance en soi et le goût pour l’exotisme sentimental développé par le protagoniste masculin. Première « variante » (comme disent les russes) : le rendez-vous préliminaire à prix d’or intervient après une série d’expériences analogues, dont la base assure à la prédatrice le vivre et le couvert pendant quelques mois, quelques places de concert à 500 € sans nécessité de remercier le donateur (ni de lui offrir un café, juste pour le plaisir de la gratitude), puis plantage soudain pour cible plus fortunée ou plus sexy. Mis devant le fait accompli d’une commande à laquelle il n’avait pas assisté, un de ces délaissés chroniques raconte avoir profité d’une éclipse de sa (future) douce aux toilettes pour s’enfuir sans demander son reste (ni payer l’addition).

L’autre « variante » implique que le héros de ces réjouissances appartienne au type masculin qui fait fureur en ces contrées de blondeurs froides et boudeuses : il est grand, brun, catégorie pur-beau-gosse-qui-a-parfaitement-compris-où-il-a-atterri, souvent français, plein d’aisance et prêt à lâcher du rouble pourvu qu’il en ait pour son argent. Et il en a ! Car si ces dames savent faire monter les enchères autour de leur jolie personne, elles savent aussi apprécier la marchandise de qualité, et rétablissent alors l’équilibre de l’offre et de la demande, sans que la tension des rapports amoureux ne soit pour autant exclue. Certaines poussent le vice jusqu’à s’asseoir sur les préliminaires pécuniaires et avancer masquées, telle cette blonde-polyglotte-et-intelligente-qui-sait-très-bien-quels-sont-ses-atouts, et qui, après avoir ferré sa proie en se comportant pendant quelque temps comme une française (i.e. en sortant un biffeton de temps à autres pour participer aux frais du balbutiant ménage), finit par se montrer d’humeur à faire un scandale chaque fois que son chevalier servant (issu de la catégorie sus-mentionnée) suggérait la moindre participation aux frais de leur vie pas encore commune. Surpris mais point décontenancé par cette fronde intempestive, faite d’attaques récurrentes sur le thème : « J’arrête de travailler, tu me payes mes billets d’avion, mon appart’, et 3 enfants » (la bien-aimée est pourtant jeune, pleine d’énergie, et travaille dans le pétrole), le gosse-beau batailleur tenta donc de mettre au pas sa fougueuse pouliche – combat pas encore gagné mais auquel il prend encore à ce jour un visible plaisir.

Un autre de ces dom Juan révélés par la Russie me disait apprécier la clarté de ces rapports d’argent : la fille te donne son prix, c’est très clair, pas de faux semblants et d’approximation, you know what you get. Bon, évidemment, quelque chose me disait aussi que son teint ténébreux et ses yeux de huski ne lui auraient peut-être pas suffi en France pour ferrer sa pépé de choc – mais ça c’est une autre histoire. Quoi qu’il en soit, intriguée par ce fonctionnement boursier des rapports amoureux, dont on peut se demander s’il ne concerne que les malheureux expat’ (mais non), je finis par en toucher deux mots à une amie russe, francophone et francophile. La réponse fut catégorique : plus le gars paye, plus il montre qu’il te veut ; et tout ce qui a été versé, eh bien, c’est toujours ça de pris. Sur le néant ? Sur l’adversité ? Sur la douleur des femmes abandonnées à leur sort, sans pension alimentaire ? Sur la mort précoce des alcooliques ? Peut-être un peu tout ça. En tout cas, le parti avait l’air aussi clair que pour le simili dom Juan, et il m’a fallu me rendre à la raison : point de vénalité dans toute cette histoire, mais, disons, une question de confiance, une forme de caution du sentiment en espèces sonnantes et trébuchantes. Un ami français passé à l’improviste, à qui je racontais l’affaire et qui poussait des cris d’étonnement, s’empressa tout de même de m’offrir mon café, parce que, quand même, il connaissait mon prix.