Love in Russia (première partie)

Sur la scène primitive de la rencontre amoureuse moscovite, un petit drame diversement rapporté par mes connaissances masculines, mais dont la trame est parfaitement régulière (jusqu’à l’écœurement, selon certains). Une jeune femme russe, ou disons une jeune fille, car elle a encore ce diaphane de peau qui la rend irrésistible, obtient, sans peine, les coordonnées téléphoniques d’un des multiples expatriés qui hantent la grande ville, les sens en feu et les yeux exorbités devant tant de beautés soudain accessibles. Vient le temps du premier rendez-vous officiel, sans témoins (ou parfois avec, comme on va le voir). Le gaillard, tout émoustillé, se rend à l’aveugle dans le troquet que la charmante lui a indiqué, et c’est là où le débandage (du bandeau amoureux, bien entendu) intervient plus ou moins rapidement, selon son état de conscience et ses moyens financiers. Car non, il ne s’agit pas de boire un lait fraise au Starbucks ni même un thé de Chine au café Pouchkine, mais bien plutôt d’entrer dans le vif du sujet autour d’une coupe de champagne, de préférence commandée dans le restaurant le plus cher du quartier choisi (établissement dont je serais bien incapable de vous citer le nom, pour des raisons qui s’éclairciront dans « Love in Russia, 2è partie). Là, le scénario varie : tantôt la belle est venue accompagnée de sa meilleure amie, à qui le généreux expat’ est tenu d’offrir aussi sa coupette (voire son repas, s’il prend le parti de creuser le dossier), tantôt la prévoyante est arrivée avant l’heure arrêtée, et s’est mis en tête de commander un repas pour oligarque en goguette. Là aussi, variation dans les réactions, selon le degré de confiance en soi et le goût pour l’exotisme sentimental développé par le protagoniste masculin. Première « variante » (comme disent les russes) : le rendez-vous préliminaire à prix d’or intervient après une série d’expériences analogues, dont la base assure à la prédatrice le vivre et le couvert pendant quelques mois, quelques places de concert à 500 € sans nécessité de remercier le donateur (ni de lui offrir un café, juste pour le plaisir de la gratitude), puis plantage soudain pour cible plus fortunée ou plus sexy. Mis devant le fait accompli d’une commande à laquelle il n’avait pas assisté, un de ces délaissés chroniques raconte avoir profité d’une éclipse de sa (future) douce aux toilettes pour s’enfuir sans demander son reste (ni payer l’addition).

L’autre « variante » implique que le héros de ces réjouissances appartienne au type masculin qui fait fureur en ces contrées de blondeurs froides et boudeuses : il est grand, brun, catégorie pur-beau-gosse-qui-a-parfaitement-compris-où-il-a-atterri, souvent français, plein d’aisance et prêt à lâcher du rouble pourvu qu’il en ait pour son argent. Et il en a ! Car si ces dames savent faire monter les enchères autour de leur jolie personne, elles savent aussi apprécier la marchandise de qualité, et rétablissent alors l’équilibre de l’offre et de la demande, sans que la tension des rapports amoureux ne soit pour autant exclue. Certaines poussent le vice jusqu’à s’asseoir sur les préliminaires pécuniaires et avancer masquées, telle cette blonde-polyglotte-et-intelligente-qui-sait-très-bien-quels-sont-ses-atouts, et qui, après avoir ferré sa proie en se comportant pendant quelque temps comme une française (i.e. en sortant un biffeton de temps à autres pour participer aux frais du balbutiant ménage), finit par se montrer d’humeur à faire un scandale chaque fois que son chevalier servant (issu de la catégorie sus-mentionnée) suggérait la moindre participation aux frais de leur vie pas encore commune. Surpris mais point décontenancé par cette fronde intempestive, faite d’attaques récurrentes sur le thème : « J’arrête de travailler, tu me payes mes billets d’avion, mon appart’, et 3 enfants » (la bien-aimée est pourtant jeune, pleine d’énergie, et travaille dans le pétrole), le gosse-beau batailleur tenta donc de mettre au pas sa fougueuse pouliche – combat pas encore gagné mais auquel il prend encore à ce jour un visible plaisir.

Un autre de ces dom Juan révélés par la Russie me disait apprécier la clarté de ces rapports d’argent : la fille te donne son prix, c’est très clair, pas de faux semblants et d’approximation, you know what you get. Bon, évidemment, quelque chose me disait aussi que son teint ténébreux et ses yeux de huski ne lui auraient peut-être pas suffi en France pour ferrer sa pépé de choc – mais ça c’est une autre histoire. Quoi qu’il en soit, intriguée par ce fonctionnement boursier des rapports amoureux, dont on peut se demander s’il ne concerne que les malheureux expat’ (mais non), je finis par en toucher deux mots à une amie russe, francophone et francophile. La réponse fut catégorique : plus le gars paye, plus il montre qu’il te veut ; et tout ce qui a été versé, eh bien, c’est toujours ça de pris. Sur le néant ? Sur l’adversité ? Sur la douleur des femmes abandonnées à leur sort, sans pension alimentaire ? Sur la mort précoce des alcooliques ? Peut-être un peu tout ça. En tout cas, le parti avait l’air aussi clair que pour le simili dom Juan, et il m’a fallu me rendre à la raison : point de vénalité dans toute cette histoire, mais, disons, une question de confiance, une forme de caution du sentiment en espèces sonnantes et trébuchantes. Un ami français passé à l’improviste, à qui je racontais l’affaire et qui poussait des cris d’étonnement, s’empressa tout de même de m’offrir mon café, parce que, quand même, il connaissait mon prix.

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