Dans mes petits souliers

Krimov ? C’est un peu une star de la scène moscovite (et internationale, d’ailleurs, car il sera à Avignon cet été), le descendant d’une lignée fameuse (le père était metteur en scène, la mère historienne et critique de théâtre), mais surtout le créateur d’un univers poétique et loufoque, que j’ai eu le bonheur de découvrir à l’Ecole d’Art Dramatique de Moscou. Du théâtre comme j’en rêve, qui dépote – comédiens jusqu’au-boutistes, marionnettes vivantes, décors fous mais pas gratuits, insolites mais beaux, et puis quelques chanteurs lyriques qui traînent par ci par là, ajoutant un zest de sublime s’il en manquait encore. Alors bien sûr, quand ma logeuse (Claire), qui connaît le tout-Moscou, me dit au détour d’une conversation : « Si tu veux, je peux te présenter à mes copains Krimov, peut-être qu’ils pourront faire quelque chose pour toi, rapport à la musique, ou au théâtre », je dis banco, tu peux compter sur moi ; et quand elle m’annonce que ça y est, c’est ce soir, rendez-vous chez eux vers vingt-deux heures, je me mets à piaffer sérieusement. Ce n’est pas que j’imagine deux minutes me faire une place au soleil de ces super-pros, mais l’idée d’approcher le Maîîîître excite en moi la fibre groupisante, et je me dis qu’avec un peu de chance, je peux proposer de servir les cafés pendant les répétitions ou un truc dans le genre.

Nous voilà donc, Claire et moi, dans l’antre de l’artiste, sorte de loft sur le mur duquel sont tendues quelques unes de ses réalisations picturales, tandis qu’un autre mur est transformé en écran de télévision géant, Mme Krimova regardant Euronews sur vidéo projecteur en attendant le retour de son mari. Notre arrivée la tire du canapé où elle se lézarde, mais Claire l’y remplace illico presto, sa passion pour les nouvelles l’emportant largement sur les nécessités mondaines de la conversation, et je me vois obligée de meubler péniblement, dans mon russe approximatif, les minutes qui nous séparent d’un passage à table que nous n’avions pas anticipé (nous avons déjà l’estomac plein), et auquel nous ne pouvons échapper lorsque Dima fait enfin son entrée. Le bonhomme est assez grand, costaud, les cheveux un peu longs et gracieusement argentés, et le visage peu marqué par les rides malgré la soixantaine. A côté, son épouse (et agente) paraît quinze ans de plus, et je n’ai pas de mal à croire qu’il lui faut être clémente quant aux relations que son principal client noue avec ses actrices favorites. Malgré le fait que j’ai moi-même quinze ans de plus que ces dernières, je tente de mettre à profit mes charmes épanouis pour animer une conversation languissante, mais le principal intéressé semble plus préoccupé d’engloutir les zakouskis préparés par sa femme que de me tenir le crachoir, et il se détourne de moi tout en conversant avec un jeune compositeur dont on ne sait pas très bien pourquoi il a été invité. Contrairement à son habitude, Claire parle peu, sinon pour faire une brève allusion à ma présence, et il est question de m’entendre chanter, mais le coin de table où nous sommes entassés, le moment choisi, et les petites crêpes que je me force à avaler par politesse me font repousser l’invitation avec un sourire contraint. Je passe cependant le reste du dîner dans l’état vaguement tachycardique où me mettait la seule idée de prendre la parole en classe, compulsant fébrilement mon répertoire mental dans l’éventualité où je me trouverais acculée à pousser la chansonnette. Rien ne vient. Je sors de table en soupirant de soulagement.

Mais par un mouvement indistinct dont je ne comprends pas tout de suite l’orientation, toute la compagnie se retrouve soudain dans un bureau adjacent, et l’on installe des chaises, en rang d’oignons façon salle de concert, tout en me faisant comprendre qu’il est temps de passer aux choses sérieuses, voilà, on t’écoute. Bien au centre, calé sur sa chaise d’un air satisfait, Dima lance vers moi son regard profond et sûr, et je réalise que je me trouve dans un beau traquenard improvisé, une audition surprise, sans piano, à 23h, avec un verre d’alcool dans le nez, deux dîners dans le ventre, et la voix fatiguée par les exercices excessifs que je lui ai infligés le jour même. Je tâche de prendre l’air aussi dégagé que possible, allez on est entre nous, tout ça c’est sympa au fond, et j’ouvre désespérément la bouche sur un Youkali coincé dans le kiki, regardant au loin la ligne bleue des Vosges, remerciant le Ciel que le ridicule ne tue plus, surtout au moment où le maître de cérémonie me suggère d’interpréter un extrait du Stabat mater de Pergolèse, œuvre à laquelle j’ai eu le malheur de faire allusion à table. Je m’envole alors vers les sommets de la honte, jetant de baroques aigus sous le regard perplexe des spectateurs, et je vibre d’extra-lucidité quant à l’effet pathétique produit par mon égosillation post-prandiale. Retour des pleins feux, murmure vague de compliments de circonstance : je rassemble comme je peux ce qui me reste de dignité, mais il a été écrit que je ne partirai pas d’ici avant d’avoir bu toute ma honte. On me laisse en effet seule avec le grand metteur en scène, qui me demande avec un sérieux incompréhensible ce qu’il peut faire pour moi, sachant qu’il part avec sa troupe en tournée australienne pour quelques mois, et que tous les spectacles sont bouclés d’ici la fin de l’année. Je marmonne que je n’ai rien demandé, que tout ça c’est le fruit d’un pénible malentendu, mais que oui, bien sûr, je serais ravie de tenir le moindre petit rôle sur son plateau, je peux jouer le chat par exemple, au moins mes miaulements vous seront de quelque utilité. Accélérant la fin de cet absurde entretien, je reviens au salon sous l’œil étonné de Claire, qui nous pensait en conversation réglée, et je parviens à l’entraîner dans la rue alors qu’elle tente encore de demander à dame Krimova de mettre en contact avec le gratin des régissors moscovites, persuadée qu’elle pourra encore m’aider malgré mes piètres performances. Difficile d’expliquer à quelqu’un qui n’a peur de rien, pour qui tout est affaire de volonté, et qui surtout n’a pas un passé d’auditions au cœur serré, jambes tremblantes et voix sous plafond harmonique, qu’elle vient de me faire endurer une version accélérée et réactualisée de mes pires cauchemars artistiques.

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