Un week end à la datcha

Lorsqu’Olga, une de mes anciennes étudiantes (42 ans), me propose de venir passer un week end dans sa datcha avec son fils de 17 ans et son mari, je saute sur l’occasion. Enfin, un peu d’immersion totale, quelques heures de vraie vie à la russe ! Je prends mon baluchon, et la petite famille me cueille à la sortie du métro, dans un 4/4 rempli jusqu’à la gueule. En fait, un grand chien se prélasse dans le coffre vide, tandis qu’Olga et Sasha s’entassent au milieu des sacs de courses (ô joie ! pas besoin de passer à Achan avant d’arriver en rase campagne), me laissant aimablement la place du mort aux côtés du conducteur, Pavel. Après avoir tourné vers moi son visage rond et souriant, version très affable du type russe, il met le turbo, et c’est parti pour deux heures de conduite couleur locale : accélérations brusques, collage au cul des voitures de la file de gauche qui ne se rabattent pas, doublage desdites voitures par la droite, insultes jetées vers les engins qui se rabattent à droite soudainement, en voyant le bolide débouler dans le rétroviseur. Notre furieux véhicule tressaute sur le tarmac un peu moins lisse qui nous conduit au bourg, et lorsqu’il vient à s’arrêter devant une sorte de grand chalet au toit de tôle, je mets le pied à terre en tremblant, nauséeuse et reconnaissante – d’être en vie, de n’avoir pas vomi partout, et du silence qui nous entoure soudain, tout en neige et forêt.

Au fond du jardin, un petit pavillon semble en sommeil ; à ses pieds, je devine une mare de poche où l’on pêche aux heures perdues, et l’on me montre aussi le bania, cet antre de feu pour jours de grand froid. Mais le temps est doux (on frôle le zéro), peu propice à la transpiration organisée, et l’heure avancée nous pousse à l’intérieur, dans la maison principale, dont les murs boisés – des rondins épais coupés sur la tranche médiane – nous enveloppent comme de gros coussins. Une longue soirée d’agrément s’offre à nous, puisqu’il a été dit que le plaisir de l’hiver à la nuit tombante est de n’avoir rien à faire, si ce n’est grignoter des butterbrods (petits sandwiches au fromage) avant de se lancer dans une siestouille réparatrice, puis écouter le feu crépiter en regardant le chien qui le regarde aussi. En toile de fond, des chansons dansantes des années 40 que Pavel a mis sur une platine 33 tours, très tendance, avant d’aller s’enfermer dans un petit bureau pour travailler un peu. Olga s’affaire, prépare une purée maison, dépiaute un grand poisson acheté au marché dont elle fait revenir les abats en me signalant que c’est là le « caviar » du poisson (le mot sert ici à désigner des réalités diverses, pas toujours ragoûtantes), et malgré mon statut d’invitée qui me confère une sorte de droit à l’oisiveté, d’immunité laborieuse, je tâche de me rendre utile en mettant le couvert.

Avant de manger le poisson cuit sur la braise, Pavel nous entraîne sur la terrasse pour un premier toast (Lambrusco), à notre rencontre, à l’amitié, assurant qu’avec quelques verres de plus il finira par parler français couramment (il en est à deux mots). En attendant, on enchaîne sur un vin ukrainien douteux, et après avoir décliné la traditionnelle tasse de thé qui termine ici tout repas (je crains les excitants à cette heure), j’en suis quitte pour un verre de cognac, censé prodiguer un délicieux effet soporifique. Petite mise à l’épreuve de la divine liqueur pendant la dernière partie de la soirée : on a fermé les rideaux, descendu un grand écran et mis en route un home cinéma qui a quelques siècles d’avance sur les sanitaires (chacun ses priorités), pour regarder un polar français, doublé à la russe – c’est-à-dire avec les voix originales en arrière-plan, et une voix unique (pour les personnages du même sexe) qui débite très fort une traduction monocorde. Si les mélanges alcoolisés ne m’ont pas encore donné mal à la tête, l’exercice qui consiste à essayer d’écouter la voix française tout en écoutant la voix russe pour voir si ça correspond à ce que j’ai compris grâce à la voix française manque de m’étourdir. Pour couronner l’affaire, on découvre passé minuit que c’était le premier épisode d’une série : le mystère du meurtre reste entier (soupir).

Après une nuit paisible (le cognac magique a fait son effet), j’ouvre un œil au petit matin, enfin, à 10h, pas pressée de mettre le pied par terre alors que la maisonnée semble encore endormie. Je finis par sortir de mon cocon de bois, après avoir entendu quelques craquements annonciateurs d’un début d’activité peu frénétique mais certain. Dans la cuisine, la belle maîtresse de maison, aux gestes calmes et lents, prépare de petites crêpes fromagées qu’elle fait frire dans l’huile (des cirnikis), pendant que son mari, déjà à 400 à l’heure, a repris ses quartiers dans le cabinet de travail. A l’étage, le grand adolescent tout en jambes patiente en faisant ses devoirs. De mon côté, je trépigne avec le chien aux côtés de sa maîtresse, je mets la table pour tromper la faim, et je prépare le thé pour gagner du temps (mais rien n’y fait, il faudra attendre la cuisson de toutes les crêpes, et nous finirons par boire le thé froid). Enfin, le signal est donné, tous à table, pour un petit déjeuner qui se présente comme une étrange reprise et variation sur le thème du lait : cirnikis, donc, à base de fromage, kéfir (boisson aigrelette issue de la fermentation du lait), autre liquide proche du kéfir, yaourts, et, last but not least, crème fraîche sur les cirnikis. Je cherche en vain quelque pot de confiture pour mettre un peu de couleur dans tout ça, puis j’avale huit crêpes coup sur coup, que je noie dans le thé tiède.

Lestée, requinquée, me voilà prête à chausser les skis de fond que l’on me tend avec entrain. Nous patinons sur la neige mouillée, avant de rejoindre un lac dont je devine que la fonte a commencé depuis quelques jours. S’il n’y avait pas quelques pêcheurs dispersés ça et là sur la glace un peu molle, je serais certaine de connaître bientôt mon premier vrai bain à la russe…Mais non, nous arrivons sains et saufs sur la berge, où Pavel, qui skie plus vite et a visiblement trois fois plus d’énergie que la moyenne, vient nous cueillir avec sa voiture chérie. Cette matinée (enfin, il est 15h) follement sportive se termine par quatre matchs de ping-pong avec le fils de la maison, qui me laisse galamment gagner quelques balles tandis que je peux jurer tout mon soul en français. Ouf, le déjeuner ne se fait pas attendre : brochettes de porc sur le grill (chachliks), purée maison (toujours impeccable), et même une tarte aux fruits industrielle pour accompagner la tasse de thé, mmm, ça fait du bien par où ça passe. Tradition familiale oblige, Pavel tire les rideaux et lance de nouveau le vidéo projecteur, proposant de regarder la suite du navet franchouillard qui nous a laissés sur notre faim la veille au soir. Je parviens toutefois à orienter son choix vers une œuvre un peu plus profonde, « Est – Ouest », qui met en scène le retour d’un émigré russe (le séduisant Oleg Menchikov) avec sa femme française (Sandrine Bonnaire) après la « grande guerre patriotique » (2è guerre mondiale). Alternant dialogues en français et en russe, le film m’épargne une nouvelle expérience de schizophrénie linguistique, et me procure la satisfaction de noter une hausse de mon niveau de compréhension générale (oui, oui, même en russe). Nous en sortons tout exaltés, un peu ahuris, à six heures du soir.

L’heure du départ approche, et il règne une atmosphère de fin de vacances à la campagne, ce mauvais moment à passer qui consistait à quitter ses jeux, « fermer la maison », moment orchestré par ma mère qui distribuait nettement les rôles et donnait à chacun son instrument, un balai pour faire la cuisine, l’aspirateur pour le dortoir, ou l’éponge pour les toilettes, mais par chance, il n’y a ici qu’à tirer les volets, finir la vaisselle, et rangeotter un peu en attendant que le maître de maison veuille bien sortir de son antre et mettre les voiles. Je constate à nouveau la répartition naturelle des rôles entre les membres de la famille, fondée sur un clivage traditionnel entre les sexes et les générations, maman au fourneau, papa au boulot, et le fiston aux tâches annexes pas très exaltantes (sortir les poubelles, ouvrir la grille). Ça a l’air de rouler tout seul, Olga ne se plaint pas une seconde d’avoir à nettoyer toute la cuisine pendant que Pavel fume une clope en pianotant sur son téléphone, tout ça dans un climat si paisible qu’on finirait par avoir quelques doutes sur l’intérêt d’une quelconque révolution féministe. Nous reprenons nos places dans le 4/4, et le mâle dominant tripote son Iphone tout en conduisant à 90 km/h, pour tomber enfin sur un récit de Boulgakov raconté par un acteur plus qualifié que le doubleur fou du samedi soir. Tout se tait dans l’habitacle, un délicieux recueillement règne autour du conteur, et je suis touchée de constater une fois de plus qu’en Russie, l’amour de la culture finit toujours par l’emporter – sur les plaisirs de la vitesse, les joies de la technologie, et toutes les vanités et les illusions de la modernité.

DSC00283

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :