Torture et culture

Ayant une fâcheuse tendance à transposer ma vie parisienne au cœur de Moscou – c’est-à-dire à courir de l’université au conservatoire, sans oublier ma chambre-bureau – je ne peux encore me vanter d’avoir passé au peigne fin les attractions touristiques de la ville, et je compte sur un album de photos vieux de dix ans pour me rendre mes souvenirs du Kremlin sous la neige. Pour l’heure, c’est sous la pluie que je fais du tourisme malgré moi, arpentant la rue de la vieille Arbat qui fait désormais partie de mon « quartier », si tant est qu’on puisse appeler ainsi l’artère monstrueuse qui relie le Kremlin à la Nouvelle Arbat. J’avais entendu parler de l’ancienne rue dans les pages pédagogiques de mon précieux Assimil, et c’est avec la petite satisfaction de pénétrer en terrain connu – comme le jour où j’entendis quelqu’un prononcer exactement la phrase de mon manuel : « Dans cette église, Pouchkine s’est marié » –  que j’ai commencé à me promener dans cette rue réputée pour être une des plus vieilles de Moscou. Hormis le plaisir que j’ai eu à m’éloigner momentanément du vacarme autoroutier de la nouvelle Arbat (l’ancienne étant piétonne depuis plus de vingt ans) tout en longeant de jolis immeubles rénovés, j’ai tristement constaté que le tourisme de masse avait fait son œuvre néfaste, et pondu d’innombrables petites échoppes d’attrape-touristes, laides et identiques. Pour un peu, on se croirait sur le boulevard de Rochechouart, où les sex-shops (qu’on ne voit pas ici) jouxtent les vendeurs de porte-clés tour eiffel et les casquettes arc de triomphe. Ici, non loin des matriochkas clignotantes et des chapkas à prix d’or, au milieu des musiciens qui contribuent vaguement à la kitschisation des lieux, erre un certain nombre d’hommes-sandwiches, dont on n’accepte pas les petits papiers faute de poubelles publiques où les jeter aussitôt, et parmi lesquels on compte un personnage renfrogné qui fait la publicité (assez réussie, vue sa mine) pour un musée de la torture situé à deux pas.

Je ne me suis pourtant pas risquée à visiter ce musée qui a l’air aussi défraîchi que le musée de l’érotisme du boulevard Rochechouart, dans la vitrine poussiéreuse duquel on admirera toutefois une chaise en bois pourvu d’un ingénieux système de langues (en bois) tournantes, sorte de godemichet géant et préhistorique. A vrai dire, il m’a suffi d’aller au bout de la vieille Arbat, dans le club de sport que j’ai déniché derrière trois arrières cours, pour me faire ma petite séance de torture personnelle, sous la forme d’une leçon de fitness donnée par une jeune femme au visage déterminé et aux formes irréprochables. Raz ! Dva ! Tri ! Me voilà partie pour un millier d’abdominaux, sous la férule impitoyable de notre descendante des kapo, qui ne laissera pas un pet de graisse échapper à sa vigilance. Tombée sans crier gare du côté de la barbarie moderne, je lève la fesse pour la centième fois en manquant de m’évanouir de fatigue, je soulève le bassin avec une envie de vomir que je trompe en répétant dans ma tête les chiffres qui vont de 1 à 8, sur lesquels je serai incollable à la fin de la séance – si je ne meurs pas avant. Ruisselante, tremblant de faiblesse, je n’ose cependant m’échapper, tout en me jurant qu’on ne m’y reprendra plus, et que je m’en tiendrai désormais au cours de gymnastique Pilates (entendez : la gym qui ne fait pas mal) auquel assistent des femmes d’un certain âge, qui ne pourraient pas passer le test adipeux de notre ravissante garde-chiourme. La prof de Pilates nous ramène à la civilisation : 50 ans, normalement ronde et un chouïa flasque aux entournures, elle s’empresse avec affabilité de me livrer son vocabulaire technique en français, et parle notre langue avec une délicatesse hésitante, s’excusant, charmante, de l’ancienneté de ses souvenirs. De son cours, je ressortirai avec d’agréables courbaturettes, et le sentiment renforcé de l’existence d’un gouffre entre les narcisses masochistes de la modernité, et les restes incomparables de l’éducation, de la culture et du savoir-vivre.

« Un seul être vous manque…

…et tout est dépeuplé. » Bon, d’accord, c’est un peu tirer sur la corde que d’invoquer Lamartine pour une piètre histoire d’Iphone volé, mais vu les messages de compassion intense que j’ai reçus depuis que j’ai mentionné sur la toile cet infâme forfait, je m’autorise à vous arracher quelques larmes sur le vol, pardon l’envol, de mon précieux compagnon de vie. Las ! Comment ne point sentir la cruelle absence de ce petit être chaud et réactif, frère en questions existentielles et prodigue en réponses pragmatiques, qui me fut dérobé en un pitoyable moment d’inattention et de babillage français dans le métro moscovite ? Comment ne pas compatir à ma détresse lorsque je me vois désormais errante, une carte (en papier !) à la main, dans une ville devenue étrangère par le seul fait de ma disparition électronique, ce point bleu familier qui signale ma pauvre mais tangible existence à la surface de Google Map ? Qui dira mon désarroi, lorsque, après avoir chaussé mes bottes de sept lieues qui prennent l’eau, et enfilé mes écouteurs de compétition pour sillonner la métropole au son de France Musique, je prends soudain conscience de la vacuité du monde (et de la longueur des trajets), quand celui-ci se réduit au vacarme infernal de la rue ? Dans la mare amère des regrets se noie aussi le traducteur automatique, porte ouverte sur les mots qui ouvrent des portes (d’accord, facile), petit-fils amical du bon vieux dictionnaire qui dort au fond de ma valise. Désormais, je rejoins l’immense (enfin, plus tant que ça) foule des déshérités, amputés de la vie intersidérale, manchots innommables de l’internet, et après avoir rechargé mon ancien téléphone en me trompant de numéro (c’est-à-dire après avoir mis 200 roubles sur le téléphone d’une autre personne !), je soupire et j’ouvre mes chakras à la relativité des choses. (Inspiration) Je considère l’image mentale de cette amie à qui j’ai vendu ma voiture et qui se l’est fait voler au bout d’un mois, (expiration) je fixe le souvenir de cette autre infortunée qui, à l’heure où une mauvaise étoile m’arrachait mon petit, s’est vu dépouillée de son ordinateur contenant quatre mois de travail non sauvegardé, (inspiration) je rêve aux plaisirs d’une post-synchronisation iphonique, au terme de laquelle je retrouverai mes données, intactes, dans leur beauté originelle, (expiration) je passe devant les magasins de téléphonie mobile en somnambule, et j’ignore, pétrie de zénitude, la noire surface des objets qui m’appellent de tous leurs vœux. Mais dans le calme cosmique auquel je suis parvenue se dessine une nouvelle Galaxie (Samsung), et son écho me parvient de façon de plus en plus claire. Je l’entends, oui, je viens !

Etalons et talons

Je m’étais rebiffée lorsque mon éleveur de cochons avait condamné sans appel l’intellectualisme féminin comme source de toutes les complications sexualo-affectives, mais il m’a bien fallu me rendre à l’évidence : la vie est nettement plus facile avec une bonne dose de superficialité, et Moscou apparaît comme l’endroit idéal où éveiller la pouffe qui sommeille en soi. L’important est de remonter à la surface, en commençant par un relookage fondé sur la notion d’écart, notamment par rapport au look traditionnellement véhiculé par le cheptel féminin de la communauté française (mariée). Prohibées les converses ! Bannis les gros pulls ! Il faut de la jambe, du galbe, et que ça saute ! J’ai compris que si je voulais marcher la tête (et pas seulement la fesse) haute, il me fallait raccourcir mes jupes de 10 centimètres et rallonger mes talons d’autant – autant dire que la garde-robe que j’ai transbahutée à grands frais depuis la France me fait l’effet ici de vieux déguisements sentant la naphtaline, et dont il me faudra assumer la ringardise avant qu’ils ne deviennent carrément vintage. En attendant, je ne pourrai me flatter d’emprunter quotidiennement – alors qu’il faut marcher au moins une heure dans les torrents tropicaux de la pluie qui ne s’écoule pas, faute de canalisations – cette voix extrême de la claudiashifferdisation, mais j’ai sorti à l’occasion mes attributs de guerrière du beau sexe, parée pour une bataille qui s’annonce de toute façon perdue d’avance – celle de l’amour et de ses suites matrimoniales, dont on m’a avertie (plus de 30 fois, juré craché) qu’elles étaient interdites à la femme de plus de 30 ans dans ce beau pays. Donc, bercée par ce prêche désormais familier, enfin convaincue qu’il me faudra en rester à la surface de mes doux penchants, j’écoute avec détachement les vieux loups de mer me raconter leurs déboires, consistant en une somme astronomique et régulière de conquêtes féminines, sur le thème desquelles certains ont entrepris d’écrire un livre. Visiblement, le concept est ici monnaie courante, et je me prends à rêver d’un petit mil et tre au féminin, sorte de parcours moscovite d’une Merteuil des temps modernes, revanche des blondes et de toutes les autres sur le sort qui en a fait des poupées Barbie malgré elles.

Mais pour y parvenir, il me faut commencer par faire rimer écriture et manucure, et tant qu’on n’a pas ferré l’oligarque en déshérence qui vous offrira votre première peau de bête pour affronter les grands froids (ou à étaler devant la cheminée, au choix), on doit y mettre de sa poche. Mon travail de retour à la surface des choses s’est donc traduit – outre les talons sur lesquels je tâche de ne pas tituber – par un développement inopiné et considérable de mon réseau de cours particulier, dont je ressors avec des roubles pleins les poches et une joie d’enfant qui va s’acheter des bonbons (en attendant de pouvoir se payer un beau mâle avec une belle voiture, dans la logique de l’inversion laclosienne que je préconise). Bien sûr, selon le bon précepte biblique, il me faut suer sang et eau pour frayer mon chemin sur la voie illusoire du matérialisme, et endurer patiemment les mauvais élèves à qui je dispense mes lumières, qu’ils semblent d’ailleurs fort peu disposés à recevoir – par impatience, chez ce business man qui n’a pas envie d’être pris en défaut, ou amorphisme total dans le cas d’un adolescent aux yeux rouges annonçant un état de fatigue avancée et perpétuelle. La demi-heure rafraichissante avec mon poupon rose de 7 ans (qui ne fait malheureusement pas preuve d’une mémoire auditive inouïe), ne m’empêche pas de sortir rincée de ce marchandage linguistique peu efficace. Par chance, j’ai quand même un vrai travail, qui se rappelle à moi sous la forme de copies (ah, je les avais oubliées, ces vieilles copines) et surtout de relectures exaltantes de Racine (toutes les tragédies) ou des poètes décadents de la fin du XIXè siècle. Ah ! Jouissances intellectuelles ! Plaisir du vers et délices de la rime ! Qui a dit que Merteuil était une sotte ?

Welcome to Russia (2è manche)

Les choses ont commencé à se gâter sérieusement à l’arrivée du mystérieux propriétaire. Jusque là, il m’avait fallu composer avec sa charmante épouse qui, non contente de ne pas vouloir me parler russe, semblait avoir décidé de ne pas me parler du tout. Ce parti pris, déployé sur fond d’incompréhension  mutuelle (puisque mon hôtesse ne m’avait jamais exposé ses codes du bien vivre ensemble, si tant elle qu’elle en eût), l’avait conduite à une sorte de gestuelle chamanique, faite d’objets posés d’une façon significative, qu’il me fallait impérativement interpréter si je voulais me faire un chemin dans cette sorcellerie domestique. Ainsi, j’hésitai d’abord sur le sens de l’apparition d’un sac plastique à ordures à côté de la poubelle principale, peinant à croire que l’on se livrât ici à la passion du tri des déchets, et je coinçai ma couleuvre revancharde par une question faussement naïve sur ce nouvel objet. Dans son bafouillement gêné, sous son visage crispé de s’être laissé prendre en flagrant délit de mesquinerie, je n’eus pas de peine à comprendre ce que j’avais déjà deviné : comme elle m’en voulait de ne pas descendre assez souvent la poubelle (activité que j’avais en effet délaissée à mon arrivée, n’ayant pas compris – puisqu’elle ne me l’avait pas expliqué – où se trouvait le local-poubelles, qui n’existe en fait pas plus que le ramassage des ordures), mon hôtesse avait décidé de créer sa poubelle personnelle, me laissant royalement le récipient principal à vider à ma guise. Mais la situation commença à empirer lorsqu’elle entreprit de mettre chaque soir le lave-vaisselle en route, qu’il fût plein ou à moitié vide, afin que – on notera que l’expression de la causalité tient ici, peut-être, à la paranoïa que je devais naturellement développer en de telles circonstances – je la vide tous les matins, pour pouvoir y placer mon propre bol de céréales et ma tasse de thé. Je commençai par obéir à cet ordre muet, vidant consciencieusement les restes nettoyés de l’impénitente, mais me laissai finalement gagner par sa bassesse, en procédant à un rangement partiel de la vaisselle ennemie.

C’est dans ce climat de tension palpable que celui que j’appellerai Pierre (et dont je commençais à douter de l’existence) fit son grand retour. Sa présence vaguement débonnaire, un brin négligée, instaura une forme de trêve dans cette guerre qui ne se disait pas, et je remerciais le Ciel que Maria pût enfin noyer son chagrin dans le nuage de fumée qui flottait désormais autour du nouveau maître des lieux, digne héritier dans l’art des sapeurs. Mais lorsque j’appris que l’ensemble de l’appartement allait être loué à un jeune couple de russes (avec un enfant), et que ces derniers accorderaient une chambre…aux actuels propriétaires, je compris qu’il était grand temps pour moi de partir. Je n’avais pas été sans chercher, depuis quelques semaines, à me reloger dans de moins déliquescentes pénates, mais la rencontre fortuite avec la jeune femme russe (la nouvelle), clope au bec dans une cuisine au bord du désastre – car pour diverses raisons, Pierre avait commencé à la vider, ce qui évidemment n’avait pas été fait depuis plus de vingt ans – me fit entrevoir l’urgence du problème. Il fallait agir vite, et mes recherches récentes s’étaient avérées globalement infructueuses. J’avais commencé par trouver une chambre minuscule dans un appartement situé en face du métro – quand on connaît les distances moscovites, on apprécie – et m’étais réjouie de partager cette collocation avec deux jeunes femmes russes incroyablement sympathiques en comparaison du spécimen que je côtoyais à domicile. Las ! On me préféra – sans surprise – un jeune homme étranger, dont on m’argua qu’il était mieux adapté à la chambre que je ne l’étais (la femme russe sait où est son profit). Je repris donc mes pérégrinations électroniques, et visitai un appartement situé en « banlieue » de Moscou (selon une vision marquée par la frontière existentielle du périphérique parisien), au 12è étage au-dessus d’une avenue large comme une autoroute. J’écoutai patiemment l’occupant de la chambre, un Américain qui vendait son produit comme s’il était chez Microsoft, me vanter le calme exemplaire des lieux (hum…), tout en m’expliquant qu’il allait passer l’hiver aux Canaries – et peut-être y rester toute l’année. Ne trouvant décidément pas la perle du côté du seul site anglophone dont on dispose ici pour trouver une collocation, je pris mon courage (et mon téléphone) à deux mains, et m’arrangeai pour visiter une chambre au sein d’une ancienne « communalka » (appartement communautaire), située à deux pas d’un métro très central. En dehors de mon exploit téléphonique – avoir réussi à prendre un rendez-vous dans mon russe primitif m’exalta pendant au moins deux heures –, je ne retirai de cette visite que tristesse et frustration : une aimable femme m’avait montré le taudis délabré dans lequel elle habitait depuis trois ans, tout en m’expliquant qu’elle remportait avec elle ses matelas (jetés à même le sol), sur lesquels je n’aurais de toute façon voulu dormir pour rien au monde.

Heureusement pour moi, j’ai une mère-poule, et depuis que je suis arrivée, je ne peux que rendre hommage à ce talent qu’elle a de pourvoir à mes besoins, même et surtout à 2500 km de distance. Pour une fois, je lui sais gré de raconter ma vie sur la place de Paris et dans toute la Sarthe, car ses réseaux amicaux s’étendent jusqu’à Moscou : grâce à ma chère entremetteuse, j’ai dîné en ville il y a deux jours avec une de ses amies, qui m’a gentiment mise en relation avec une autre femme, française et moscovite de longue date. Le lendemain, j’avais emménagé dans son nouvel appartement. C’est propre, net, bien situé, et il y a même internet. J’attends la propriétaire…

De corps et d’âme

Quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle

Sur l’esprit gémissant en proie aux longs ennuis,

Et que de l’horizon embrassant tout le cercle

Il nous verse un jour noir plus triste que les nuits;

Quand la terre est changée en un cachot humide,

Où l’Espérance, comme une chauve-souris,

S’en va battant les murs de son aile timide

Et se cognant la tête à des plafonds pourris;

Quand la pluie étalant ses immenses traînées

D’une vaste prison imite les barreaux,

Et qu’un peuple muet d’infâmes araignées

Vient tendre ses filets au fond de nos cerveaux,

Des cloches tout à coup sautent avec furie

Et lancent vers le ciel un affreux hurlement,

Ainsi que des esprits errants et sans patrie

Qui se mettent à geindre opiniâtrement.

– Et de longs corbillards, sans tambours ni musique,

Défilent lentement dans mon âme; l’Espoir,

Vaincu, pleure, et l’Angoisse atroce, despotique,

Sur mon crâne incliné plante son drapeau noir.

Baudelaire, Les fleurs du mal, « Spleen et Idéal », LXII

J’ai l’âme spleenétique, et ce cher Baudelaire, que je me suis fait une joie de présenter à mes élèves comme un ami de longue date, ne pouvait pas mieux dire lorsqu’il se voyait en proie aux « longs ennuis » comme je le suis à mes vieux démons. Pourtant, je ne suis pas sans tenter de chasser la suie de mon ciel intérieur, et c’est en plein vol (Paris-Moscou) que j’ai lu dans son intégralité le dernier numéro de Philosophie magazine, traitant de l’épineux sujet de la liberté. L’espace d’une lecture, le temps d’un papier glacé, j’ai cru que les cieux s’ouvraient à nouveau, que le possible prenait corps, et que je gambadais sur ma vie au lieu de glisser éperdument vers la catastrophe. Forte de cette confiance philosophique, je me suis engouffrée dans un « taxi sauvage » (ces gens aux voitures peu fréquentables qui s’arrêtent lorsque vous les hélez), après avoir négocié la course dans mon russe balbutiant, mais visiblement opérationnel en la matière. Surfant sur la fierté de ce premier exploit linguistique – les lecteurs de mon précédent article auront pu mesurer l’ampleur de l’accomplissement – j’ai pris avec sérieux la mission qui m’était confiée par mon employeur, et suis retournée derechef à l’aéroport pour accueillir, pancarte du Collège à l’appui, un professeur de l’Université française. Mêlée à la faune patibulaire des chauffeurs d’entreprise, dont les visages restent impassibles au moment même où ceux des voyageurs, reconnaissant leur propre nom, s’éclairent de soulagement, j’ai joui de la petite supériorité que me donnait mon mois moscovite sur l’ignorance (toute relative d’ailleurs) du nouvel arrivant. Maternellement, je l’ai guidé vers les caisses délivrant des tickets de transport, et j’ai fait semblant de comprendre tout ce qui s’y racontait, avec l’air décontracté de celui à qui on ne la fait pas.

Mais une fois délivrée de mon protégé, qui n’a pas tardé à voler de ses propres ailes, j’ai repris mon train-train d’étudiante attardée, tâchant de rompre la médiocrité des jours par la singularité des rencontres, dont les amis d’amis ont entrepris de me gratifier depuis mon arrivée (ce dont je leur sais gré). Ainsi, après avoir bu des thés, des bières et des chocolats chauds avec une vingtaine de jeunes gens bien faits de leur personne, galants et d’une compagnie agréable, tout disposés à me présenter celle qu’ils allaient épouser dans l’année et qui serait sûrement en-chan-tée de me connaître, j’ai dîné avec un aventurier de la génération de mes parents, qui m’a offert un nouvel éclairage sur l’élevage du cochon (dont il a fait une entreprise fort rentable) et sur la sexualité russe dans la lointaine province où il officie. J’ai donc appris, d’une part, qu’il était possible de mettre une laie en chaleur en la plaçant sous une lumière éclatante, en la gavant comme une oie, et en empêchant quelque odeur que ce soit, fors celle du mâle, de venir lui chatouiller les narines. Je ne sais si l’on peut obtenir l’effet inverse par plongeon dans l’obscurité et mise à la diète, mais je me suis dit qu’il me faudrait peut-être tenter l’expérience lorsque la conversation a viré sur le deuxième thème. D’après les dires de mon interlocuteur, qui jurait crachait que le phénomène était notoire, la plupart des jeunes femmes employées dans son entreprise ne parviennent pas à trouver de partenaire digne de ce nom parmi la gent masculine qui hante ces contrées, et une portion non négligeable se serait tournée vers les amours saphiques pour palier l’inévitable pression hormonale (qu’il fasse nuit ou non, qu’elles aient mangé ou pas). Je ressentais moi aussi ces pics hormonaux ? Qu’à cela ne tienne ! Etais-je prête à payer pour ça ? Devant l’ultime solution que ce joyeux drille m’offrait sur un plateau d’argent, je suggérai avec une moue ennuyée que la satisfaction féminine ne s’arrêtait pas aux limites de la chair, bien que j’en reconnusse l’impondérable nécessité. Il répondit en soupirant que j’étais trop intellectuelle.

Pour l’heure, intello ou pas, je m’en tiens aux nourritures spirituelles, n’ayant pour partenaire de partie fine qu’un jeune russe nerveux et éthéré, haut comme trois pommes et volubile comme une femme, capable tout de même de me réciter une nouvelle de Maupassant apprise par cœur pour l’amour de l’art. Après tout, loin du spleen horizontal, la verticalité de l’idéal a parfois du bon.

Marécages linguistiques

L’autre jour, alors que je vaquais sur le « mur » de mes amis facebookiens, je suis tombée sur une tentative bouquiniste déployée par l’illustre plateforme, visant à rendre hommage à nos pauvres livres désertés, et remonter le moral de ceux qui pensent qu’on ne lit plus beaucoup, et plus grand chose de bon. Le principe était le suivant : pour honorer la « Semaine internationale du livre » – semaine des feux de joie ? des bibliothécaires déprimés ? des fana de l’ebook ? -, il fallait ouvrir le livre le plus proche de soi à la page 55, et faire figurer dans son « statut » la 5è ligne dudit ouvrage. Il en résulta une floraison de citations particulièrement recherchées, témoignant à la fois des qualités intellectuelles et de la sensibilité hautement esthétique de mes amis (de la part de qui je n’en attendais pas moins). Je ne participai pourtant pas à cette joute citationnelle, n’ayant trouvé à la page 55 de ma Bible du moment que cette phrase, dont la profondeur aurait probablement échappé à mes savants amis : « Comment [cela] ? Tu as oublié que nous allions [nous allons] faire du ski ! Le temps est [tout] simplement merveilleux. A la radio, ils ont promis du soleil et un peu de neige [une petite neige]. » Non, ce n’était pas là un extrait du dernier Club des cinq dont ma chambre moscovite est remplie, mais un petit échantillon de mon Assimil,  ami aussi exigeant qu’envahissant puisque j’ai dû me résoudre à lui sacrifier, depuis quelques mois, toute tentative d’infidélité en terme de lecture. Grâce à lui (et aux cassettes miracles qui l’accompagnent), je me suis peu à peu familiarisée avec la couleur de la langue russe, sans toutefois pouvoir prétendre à une conversation plus élaborée qu’un commentaire enthousiaste sur la petite neige du moment.

Mais il m’est apparu, en de certaines occasions, que ce compagnonnage intérieur – dans le silence de la page et le creux de l’Ipod – avait eu la vertu de me faire entrer progressivement dans la réalité impalpable et pourtant parfois tangible de la langue.  Il a fallu par exemple que j’aille voir un film français (en VO), et que j’entende les commentaires des voix russes, alors que les lumières se rallumaient sur l’autre monde (celui où mon esprit n’habitait plus depuis deux heures), pour que j’aie tout à coup l’impression, ou plutôt la sensation physique d’être en Russie – comme si, jusque là, je n’y étais pas. De la même façon, chaque fois que je quitte la salle de cours où je viens de parler avec feu, pendant plus de deux heures, de littérature française à des jeunes gens qui ont la bonté de me répondre dans ma langue, je suis comme saisie, étourdie de rendre ma clé à la concierge dont je ne comprends pas le russe dédaigneux, et je regarde avec effroi le public d’étudiants francophiles se transformer soudain en étrangers, opérant par contiguïté une transmutation de la réalité alentour. J’ai l’impression d’être entourée d’un halo de France,  blanc, compact, et qui se dissiperait bientôt si je devais lever le brouillard linguistique dans lequel je me meus avec peine. Je me dis qu’au fond, le moment où aura disparu l’opacité linguistique sera celui où la langue, devenue naturelle, s’effacera d’elle-même, et où la transparence ainsi gagnée me donnera le sentiment de n’être plus une étrangère, ni surtout à l’étranger – mais chez moi, comme ici ou ailleurs.

En attendant, le brouillard est épais, sonore comme les r roulés et les voix profondes, et je patauge dans la mare aux déclinaisons. Comme un nouveau-né menacé d’aphasie, je m’exaspère, bouscule les mots qui ne veulent pas sortir, désespère de pouvoir terminer une phrase sans qu’elle soit coupée à la hache de mon ignorance. Je me sens empêchée dans tout mon être, vibrant d’une tension linguistique qui peine à céder, et qui m’a conduite à passer tout un cours de russe à pleurer devant mon professeur interloqué. Grâce à l’abandon des larmes, j’ai quand même goûté un certain relâchement, puisqu’entre de bruyants reniflements et variations diverses sur le thème de la plainte, j’ai fini par céder au plaisir primaire de l’inarticulé, geignant quelques mots que je ne me souciais désormais plus d’écornifler. Partant, j’ai accepté de parler « petit nègre », ce qui convient d’ailleurs beaucoup mieux à « google translator » que ma prose surgrammaticale, mais pas forcément aux vendeurs d’imprimante ou de cartes téléphoniques, avec qui il est de toute façon impossible de parler anglais (incroyable, j’ai trouvé pire que les français). Lorsqu’enfin, lente et trébuchante, je m’adresse dans sa langue au jeune pianiste qui accompagne mes débuts chez Rachmaninov, il me faut ravaler mon dépit de l’entendre me répondre en anglais, au lieu de me soutenir dans mon effort linguistique sans pareil. Heureusement, j’ai donné aujourd’hui une leçon de français à un petit garçon de 7 ans qui débutait autant que moi en russe : nous nous sommes regardés en rigolant, chacun parlant dans sa langue, et sa petite bouille joyeuse m’a rappelé qu’il y a quand même une vie au-delà des mots.

Nager entre deux âges

Ayant mis mes pas dans ceux d’une enseignante-chercheuse de 23 ans, j’arrive à Moscou avec le salaire équivalent à ce noble statut, et d’agrégée de 36 ans, posée, embourgeoisée, je redeviens étudiante, ou du moins je me vois dans la nécessité d’adopter un style de vie qui me ramène plus de dix ans en arrière. Outre les plaisirs de la collocation, que j’ai déjà évoqués dans un précédent billet, les restrictions budgétaires de mon nouvel état me conduisent non seulement à pinailler lorsque je pénètre dans l’épicerie du coin, qui vaut bien celle du Bon Marché, et à rendre d’un air gêné la part de poisson qu’on veut me vendre pour 10 € – je ne garderai que quelques pommes à prix d’or-, mais ces nouvelles dispositions financières s’accompagnent aussi d’un retour à d’anciennes habitudes, que je renfile comme un vieux vêtement que j’aurais gardé au fond d’un placard, et dans lequel je me trouve finalement bien à l’aise. Pendue à Skype comme jadis au téléphone, travaillant jusqu’à pas d’heure et finissant le travail dans le brouillard matinal, je redécouvre le plaisir de déjeuner à la cantoche pour deux euros, et de faire une pause café pour rompre les longues après midi à la bibliothèque. Après avoir zoné sur internet  en quête des filons festifs, je vais à une soirée francophone où l’on vous met un petit bracelet pour signaler que vous avez payé votre écot, et que vous pourrez boire à volonté du champagne (russe). Je rentre avec ma première cuite russe – même pas à la vodka, quelle honte – et les yeux piquants de cigarette, comme au bon vieux temps.

Mais j’ai décidé de ne pas m’en tenir à mes frasques estudiantines, et non contente de parcourir la toile en quête d’improbables rencontres franco-russes, je cède aux pressions familiales et amicales qui m’incitent à me rendre à l’ambassade (de France), où il y a « forcément un accueil des expatriés », et je me pointe à la réunion de rentrée de Moscou-Accueil. On ne me laissera pas franchir la porte de cette grande volière – c’est bien le son qui me parvient, depuis l’entrée – sans que j’aie payé ma cotisation (pas donnée), et reçu le badge-sésame, que je porterai désormais autour du coup, le long d’un cordon jaune canari tout à fait dans le ton de cette féminine assemblée. Car la grande salle est remplie de femmes, qui s’agitent autour des stands proposant diverses activités, dont j’ai un rapide aperçu en parcourant le guide que l’on me remet avec le « kit d’accueil » (et qui vaut, paraît-il, la cotis’) : peinture sur porcelaine, encadrement, baby group, tarot, mais aussi gym et danses en tout genre, ou club de théâtre et de littérature. Vaguement vexée, pour ne pas dire humiliée, d’avoir dû répondre à la première personne qui m’adressait la parole, et qui me demandait dans quelle école étaient mes enfants, que non, je n’en avais pas, je me gausse intérieurement et me gargarise de sarcasmes post-adolescents sur le thème de la femme au foyer, réduite à coudre des vêtements Cyrillus pour ses poussins, ou à dispenser ses lumières culinaires à des compatriotes en exil pour passer le temps. Vieille célib’ encore en activité, je m’inscris quand même aux clubs de marche et de footing (ça ne peut pas faire de mal), tout en me demandant si je vais me rendre à l’apéro de mon quartier (organisé par l’hôtesse au « bandana » jaune (quoi ! ça existe encore les bandanas ??)), dont « le but est de rencontrer les nouveaux de son quartier et de faire connaissance en couple (sans enfants) » (sic). En attendant, je me bourre de croissants, subliiiimement beurrés, et qui me motiveront certainement pour revenir à la prochaine réunion.

N’ayant donc ni la naïveté charmante des étudiantes Erasmus, ni la confiance rayonnante des mères au foyer, je me trouve étrangement décalée. Heureusement, l’Université m’offre un lieu de choix, où mon âge coïncide tout à coup avec la perception que j’ai du monde, et que le monde est susceptible d’avoir de moi. La distance qui me sépare des étudiants qui assistent à mon cours est à la fois celle des ans (une quinzaine), du savoir (la culture française que je véhicule) et de l’expérience (on n’est pas prof pendant 13 ans sans que ça laisse des traces). Leurs visages attentifs et souriants, leurs questions gauches et pleines d’intérêt me ragaillardissent et me comblent. Je me pavane, je réponds avec assurance et bienveillance, pour peu je me mettrais à leur chanter du Dalida : même si j’ai « deux fois dix-huit ans », je me sens tout à coup envahie par la sérénité orientale et langoureuse de la maturité, et avant de « mourir sur scène », je goûte un peu de cette plénitude du soleil au zénith, qui va doucement vers le couchant. Allez, pour le plaisir, réécoutez-la :

« Il venait d’avoir dix-huit ans »

« Mourir sur scène »

To be or not to be (connected)

Avant de partir en Russie, j’ai fait le grand ménage (dans ma tête, dans mon travail et dans mon appartement), c’est-à-dire que je me suis adonnée à une de mes activités préférées : jeter (papiers, vêtements, et même des livres). Cela n’a pas été sans de cruciaux arbitrages, et en fouillant dans une boite de courriers anciens, humides, exhalant le parfum de la cave où je les avais stockés, je suis tombée sur une très longue lettre que mon frère aîné m’avait écrite pour mes dix-huit ans, alors qu’il faisait son V.I.E. en Guyanne. Paroles sérieuses, proches, d’un grand frère qui avait foi en la famille, et qui maintenait de sa petite écriture serrée et pointilleuse le lien que la distance océanique ne pouvait abolir. Je me suis souvenue alors des échanges qu’il entretenait avec ma mère, et qui se déroulaient à longs flots blancs au pied du fax, celui-ci ne fonctionnant alors que sur un papier spécial, enroulé sur un tuyau de carton. Une vingtaine d’années ont passé depuis cette époque, et si je ne me sens pas encore (tout à fait) comme Chateaubriand qui, voyant poindre la mort, se sent comme le navigateur, abandonnant pour jamais un rivage enchanté, et écrivant son journal à la vue de la terre qui s’éloigne et qui va bientôt disparaître, je regarde cette époque du papier avec l’attendrissement qui s’attache aux choses d’un autre âge, bientôt disparues.

Mais voilà, loin des vibrations nostalgiques de l’ère épistolaire, nous sommes désormais pris dans l’étau des (mauvaises) ondes, et de notre (bonne) connexion dépend notre survie : être ou ne pas être, telle est la réponse implacable du réseau. Par conséquent, seule dans une grande ville où je ne connais personne, je me vois dans la nécessité d’activer ma frénésie connectique, atrocement limitée par le changement d’opérateur de mon téléphone. Réduit à l’état d’Ipod, recouvrant parfois sa dignité dans les espaces dotés de WIFI, mon Iphone a dû en effet céder la place à un petit Samsung néanderthalien, sur lequel il m’a fallu réapprendre à taper des SMS avec (ou sans) le dictionnaire T9, comme un enfant bredouillant ses premiers mots. A la maison, point de Freebox miracle : j’ai relié mon ordinateur à la netosphère par le biais d’une clé 3G, qui, infatuée de son rôle, occupe toute la place des ports UBS, mais me permet de converser en mode haché avec ma tribu via Skype, désormais toujours sur le qui-vive. A Paris, mon téléphone était mon meilleur ami ; ici, je couche avec mon ordinateur ! Je veux y voir une interface entre le passé et l’avenir, c’est-à-dire une solution passagère car comme dirait Hegel, Le maintenant est justement ceci de n’être déjà plus quand il est. (ça c’est de la citation). Côté passé, j’ai été surfer sur France Musique (que j’écoutais tous les matins dans ma tuture banlieusarde), et je suis tombée sur l’éternel Christophe Bourseiller (ils ne l’ont pas viré ??), interviewant un écrivain aussi plat que lui. Nicolas Rey : « Oui, je suis un ami de Beigbeder… » (Quelle référence !), Christophe Bourseiller : « Vous vous définissez comme la génération dérisoire… » (Quelle verve !), NR : « J’écris pour plaire à mon banquier… » (Quelle ironie !).

Bref, j’ai coupé France Musique pour aller du côté du futur – en utilisant un moyen de connexion futuriste (du moins paraissant tel pour les plus de 30 ans) : le Couch Surfing. Pour les moins informés de mes lecteurs : ce site internet met en relation des gens a priori sympa, prêts à prêter un canapé-lit pour une ou plusieurs nuits au voyageur de passage. On peut ne pas avoir de lit à prêter (ce qui est mon cas, mon partenaire actuel étant le doux objet d’acier que j’ai mentionné ci-dessus), mais être partant pour un café (ce qui est toujours mon cas). J’ai donc contacté un certain Anton, passionné de danse bretonne, et me suis retrouvée trois heures après mon message dans un atelier mené par deux français en tournée : en compagnie d’un petit groupe de russes sérieux et amicaux, experts en rondes bretonnes et pas de polka, j’ai claqué des talons et sauté au rythme de la clarinette et de l’accordéon. Cerise sur le gâteau : j’ai gagné une invitation à un « Fest-Noz », dans un pub de la banlieue moscovite. Comme quoi, j’ai fini par repasser de l’autre côté de l’écran.

Welcome to Russia

12 septembre

Voilà, j’ai déposé armes et bagages au 15 de la rue Pokrovka. C’est central, d’aucuns diraient le cœur vibrant du vieux Moscou, et ça vibre tellement que les murs de ma chambre vrombissent au passage du tramway, comme à celui des voitures transformées en caissons de basses. Au mur, peinture bleue pâle et traces d’inondations d’époques diverses ; au fond, une étagère remplie d’un fatras de livres d’enfant, de jeux et d’insignes militaires – on dirait une pièce de vieille maison de campagne, sale, haute de plafond, charmante dans son abandon. Dans les toilettes dont la chasse d’eau fuit gentiment, une photo de quatre enfants qui ont l’air plus français que russes, cols anglais et pulls bleu marine. J’en viens à me demander si le propriétaire des lieux (un français de moins de trente ans, paraît-il) n’a pas acheté cet appartement à des Versaillais égarés à Moscou (ils se seraient trompés de ville), qui auraient quitté la capitale russe en laissant derrière eux leurs propres armes (et bagages). Mon hôte invisible n’a rien changé à son habitat depuis cette déroute ancienne.

En attendant, mon enquête se limite au recensement des preuves poussiéreuses, puisque l’heureux propriétaire de l’appartement persiste à s’absenter, me laissant aux prises avec une jeune femme russe (son « amie » ?) et un jeune collocataire un peu rugueux, répondant au joli surnom de Kostia. Après le moment de notre première rencontre, que je considérerai a posteriori comme tissé de chaleur humaine et de serviabilité, Maria ayant pris la peine de tirer ma troisième valise tout en me faisant remarquer avec un visage de marbre qu’il n’y avait pas de neige dans la rue (j’ai approuvé sans réserve), il ne me sera pas donné de revoir le sourire de celle qui semble être la maîtresse des lieux. J’ai beau me répandre en remarques amènes, empreindre mon propre sourire de toute la jovialité dont je suis capable, dégouliner de sympathie, la froideur maussade de Maria tombe comme un couperet, et si je tente de balbutier quelques mots en russe (comment apprendre, sinon en compagnie de bienveillants collocataires ?), la réponse est froide, tranchante – quelques mots de français y suffisent. (Soupir). Bon, voilà un deuxième préjugé (le premier, concernant le terrifiant climat, ayant été battu en brèche par mon arrivée déneigée) qu’il va falloir combattre : le caractère peu avenant de la gent russe, et spécialement de la femme en âge de procréer, menacée sur son territoire (explication avancée par divers occidentaux, experts en relations franco-russes).

Laissant à l’appartement mes talents de Sherlock au rabais (qui sont ces quatre enfants sur les photos ? qui est vraiment le propriétaire ? quelles sont ses relations avec Maria ? pourquoi Kostia fuit-il le contact comme une anguille ? comment vivre plusieurs mois dans un tel climat ?), je profite de mes attaches universitaires pour mettre à l’épreuve, progressivement, les autres préjugés que j’ai transporté avec moi, comme les puces de lit dans les sacs à dos du chemin de St Jacques. Rapidement, la bureaucratie soviétique vient honorer avec éclat la réputation qui est la sienne : pas de passage d’une porte sans contrôle des papiers, et la carte d’étudiante (recto), sur laquelle mon titre d’enseignante est écrit à la main (verso) fait froncer les sourcils aux gardes qui n’ont que cela à faire. Il faut des laisser-passer comme si l’Université était sous haut risque d’espionnage intellectuel et de piratage politique, et lorsqu’un collègue, habitant dans les lieux, entreprend de me faire visiter ses appartements, je découvre à quel point ce geste a de noblesse. Arrivant au fond d’un couloir encombré de gens qui attendent on ne sait quoi, nous venons exposer notre demande (car il me faut un laisser-passer pour monter à l’étage des studios), petite plaidoirie que Bertrand mène avec aisance en russe, tout en me montrant du menton tandis que la sévère employée me montre du doigt alors que je me retiens de pouffer comme une collégienne. Nous ressortons du premier bureau, avec des devoirs à faire pour Bertrand, tenu d’écrire une lettre de sa blanche main, pour m’inviter officiellement à monter chez lui (heureusement que ce n’est pas pour une partie fine, car de telles démarches nous en auraient bien vite ôté l’envie). Tel un écolier à sa première auto-dictée, il tire la langue sous l’effort (non seulement le russe a plein de lettres qu’on ne connaît pas, mais en plus elles se transforment radicalement en passant à l’écriture cursive, le T ayant par exemple la drôle d’idée de devenir un m quand on le couche sur le papier). Deuxième bureau, plaidoirie plus corsée, papier brandi, retour salle d’attente, et griffe du sous-recteur sur la bafouille exemplaire. La délivreuse des laisser-passer, mécontente de voir son autorité outrepassée, finira par donner le précieux sésame (petit chiffon marron, non réutilisable), en répétant le mot de « lettre » – mon pauvre collègue est bon pour entamer une véritable correspondance avec l’institution. Heureusement pour moi, j’en suis à un stade de précocité linguistique telle qu’il y a entre le MGU (université) et moi une distance salutaire, qui me donne davantage l’impression d’être dans une pièce comique de Gogol que dans la réalité irritante de la vaine paperasserie.