La brute et le mystique

Je me targue d’être une touriste intelligente, un Usbek – pas ceux qui balayent les rues de Moscou, mais celui de Montesquieu – qui ne s’en laisse pas compter, qui regarde d’un sourire fin ce peuple qu’il ne connaît pas, tentant de l’aborder d’un œil neuf, lavé de tout préjugé, tout en sachant que le comble de la perspicacité consiste justement à regarder à l’intérieur, à être lucide quant aux préjugés que l’on véhicule malgré soi, et qu’il faut mettre sans relâche à l’épreuve du réel. En sourdine, à l’arrière-plan de ma conscience moscovite, il y a cette lutte infime et réitérée, ce va et vient permanent entre l’étonnement et la reconnaissance, ce petit ballet d’étiquettes que je colle et décolle à l’envi sur les boîtes du réel, partagée entre la confirmation de mes idées préconçues et le désir de les voir se défaire soudainement sous mes yeux, par la force ravageuse de l’étrangeté. Tension de l’esprit, donc, vers la classification périodique des éléments, que je sépare pour mieux saisir, que j’identifie pour mieux comprendre.

Nées du dense précipité de l’idée toute faite et de l’observation répétée, deux grandes catégories de Russes baignent ainsi dans le formol de mon esprit, et je me plais à peaufiner leurs étiquettes par des prélèvements successifs livrés à de nouvelles conditions d’expérience. Dans le premier bocal se déploie ainsi la « brute épaisse », le modèle de l’endurci, l’œil acier, la lèvre épaisse (elle aussi), un peu boudeuse, celui dont on se dit « mais oui, forcément, avec ce froid inhumain, comment ne pas se faire une carapace de froideur en retour », et l’hiver passé à Moscou a donné du poids au cliché, parce qu’on se revoit face au vent, les dents serrées, hâtant le pas en bousculant tout le monde sur son passage, tendu comme une arbalète vers le point d’arrivée. Corps élevés à la dure, traits figés, passés par le feu du froid et des éléments, ce sont aussi ceux qui bénéficient d’un crédit de compassion étrangère, car figurez-vous, comment sortir indemne de soixante-dix ans de communisme, on finit par en perdre la souplesse, être méfiant, mais en grattant un peu dans la matière de cet autre poncif, j’ai fini par penser qu’il y avait là peut-être quelque chose de la poule et de l’œuf, qu’on n’avait pas pris le problème dans le bon sens, et que, au fond, c’était peut-être cette coriacité naturelle, cette capacité de résistance, d’auto-pétrification, qui avait permis à ce régime féroce de durer aussi longtemps. Alors, la grande Union Soviétique disparue, la rudesse et l’endurance des tempéraments ont repris leur masque ordinaire, et ce n’est que dans certains visages qu’elles s’expriment à découvert : dans celui des gardes inflexibles qui vous empêchent partout de rentrer sans « propousk » (laisser-passer), même dans une clinique ; sur les faces renfrognées des vieilles babouchkas (ou babouchki, pour les puristes) qui gardent les salles des musées et vous aboient dessus quand vous approchez de la vitrine / téléphonez / parlez fort – vieilles vigiles, tenancières de prérogatives soviétiques qui ne disparaitront qu’avec elles ; ou encore sur les frimousses drastiquement hautaines des jeunes femmes, dont l’indépendance un peu brutale, farouche, s’explique par la conscience de leur éphémère beauté, alliée à la certitude de ne pas trouver de véritable appui auprès des hommes.

Mais dans un autre bocal de ma classification imaginaire – ma petite Russie mentale –, s’épanouit un type humain qui fait pendant au précédent, et qui mérite sa petite fiche technique. Il s’agit des grands sensibles, des inadaptés essentiels à l’inflexibilité environnante, qui hantent les églises orthodoxes où ils font orgie d’encens et de courbettes, ou errent sur la toile moderne du CouchSurfing, creusant un filon alternatif qui les prévient d’être tout à fait des parias, mais qui ne les empêche pas d’avoir l’air allumés, hors du cadre. S’il m’arrive d’associer les premiers (les faces de pierre) au Révizor, je ne peux m’empêcher de penser aux seconds (les âmes à fleur de peau) comme à des lointains descendants de l’Idiot, cet être tout en convulsions et épanchements inconsidérés, dont les crises épileptiques sont l’expression paroxystique de son inadaptation au monde. Sans parler d’un certain penchant des russes pour le pathétique et les torrents de larmes (nouveau préjugé, né de mes lectures, dont une de mes amies a éprouvé la justesse en côtoyant une belle-mère qui s’épanchait un peu trop), il y a là une façon de faire jaillir l’eau de la pierre, une pression contenue qui peine parfois à trouver son lit dans la sévère capitale. Je me suis ainsi retrouvée à arpenter les quais de la Moskva en compagnie de deux figures de ce type émotif, couple étrange et pantelant de désirs insatisfaits, me prenant à partie sur le mode alternatif de la harangue et de la logorrhée. Elle, artiste vidéaste-sculpteur-créatrice-de-happenings, lui photographe pour des journaux people, tous deux âgés d’une petite soixantaine d’années. D’un côté, le débit trop haut perché de la première, qui me montre au passage une flaque dans laquelle elle reconnaît une source d’eau régénérante, puis passe, extatique, devant un monastère tout en me chuchotant à l’oreille quelques paroles enflammées sur l’odeur d’un arbre voisin (qui ne sent rien) et la beauté étrange du lac devant lequel nous passons (qui n’est qu’une mare aux canards). Je tourne la tête, et me voilà sous le feu du regard de l’autre, le photographe, qui roule des yeux d’un air constamment effrayé et mécontent à la fois, agitant son grand corps maigre et sa barbe pleine de fureur contenue. Me voilà prise entre les deux, qui me tiennent un discours bien rodé sur le thème de l’argent qui pourrit tout, et puis c’était bien mieux avant, tenez, sous Brejnev, quand on faisait nos études, on rigolait bien, on pouvait tout à fait plaisanter sur le pouvoir, on ne risquait pas autant qu’aujourd’hui, et moi je demande timidement s’ils ne regrettent pas l’époque soviétique – puisque beaucoup la regrettent ici – mais non, bien sûr, ils n’iront pas jusque là. Et pourtant, je sens un sérieux fond de nostalgie, au souvenir de la belle époque où les artistes étaient subventionnés, les écrivains cocoonés, et on finit par se dire que le temps du parti unique avait quelque chose de bien rassurant pour ces inquiets de nature, pour ces palpitants professionnels. Hors de ce cadre étroit, ils dérivent dans une folie douce, un délire de la persécution latent, donnant cours à une subtile agressivité à laquelle j’échappe en apercevant soudain le métro au détour du chemin. Ouf ! retour sur terre.

 

 

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